Pierres, eaux – unies par le feu, vitrifiées — un serpent gelé, ses yeux : une pâte molle écaillée, un regard aveugle éclairci, transparent et laiteux, une mue parcheminée, oreiller soleil brumeux, nuages épineux, plusieurs nuits à attendre et plusieurs hivers encore, jusqu’à la neige, sommes encore dans les limbes, creusant dans le reflet.
Auteur : roma
tous les matins
La Terre, elle est ronde / Comme un pot-au-feu / C’est un bien pauv’monde / Dans l’Infini bleu. J. Laforgue
C’est cloué au lit avec une épaule qui déchire son ligament et me perd– et, qu’avec grande surprise je retrouve « STEP ACROSS THE BORDER » – en version intégrale! ( documentaire germano-suisse réalisé en 1990 par Nicolas Humbert et Werner Penzel consacré au musicien anglais Fred Frith). « What’s good about the train is that you are always in the present ». Je me souviens ma chance des matins, sous la fenêtre, les files, les sillons de travailleurs, les trottoirs qui me restaient déserts, les matins qui duraient des jours à écouter des trucs du genre de ces extraits (du film):
le temps file
Jérôme Bosch n’a laissé d’écrit que sa signature, reprise et confondue par de nombreux copistes et multipliée par de nombreux faussaires; Jheronimus Bosch, Bosch, du bois de la ville, Hertogenbosch, Bois-le-Duc, où il vécut. Mais son origine est flottante, puisqu’on l’appelle aussi Hieronimus van Akcn ou van Aquen ou Jeroen van Aken, du nom d’Aix-la-Chapelle (autrefois Aken ou Aecken, aujourd’hui Aachen). Un registre conciliant l’inscrit sous le nom de « Hieronimus Aquen als Bosch ». Comme cela n’avait pas d’importance, époque bénie où les papiers d’identité n’existaient pas, l’étranger tombait du ciel. Nom prodigue comme le chiendent qui livré aux chroniqueurs espagnols se trouve écrit Geronimo Bosco, Bosque, dcl Bosco, Boss, Bosqui, Hieronymus Bosz ; Les Italiens l’appelaient de Bos di Ertoghenbosc et Guicciardini, de Girolamo Bosco di Bolduc.
Erasme à dix sept ans passa trois années à Bois-le-Duc pendant que J. B peignait. « Les autorités religieuses gâchent les talents » écrira t-il, «les peintures idiotes ou obscènes doivent être enlevées non seulement des églises mais encore de chaque ville».
Passé l’atelier, le chevalet, au terme d’innombrables retournements façon de plier déplier en quatre un cercle, l’œil de la roue des Sept péchés capitaux et des quatre dernières étapes humaines, s’est fixé; le monde renversé par le péché, remis en place. Marges pour Cl. Rosset, espoir versus Ludwig Wittgenstein « Une roue qu’on peut faire tourner, sans que rien d’autres soit en mouvement avec elle, ne fait pas partie du mécanisme »
L’œil talisman au centre du tableau perpétua la vision : « Cave Cave Deus Videt » : Attention, Attention, Dieu vous voit. Des siècles ont passé, courants et marées ont balayé les hommes, la mer aux jours sans vent est inchangée, plate, nuit/jour tranchés net par l’horizon. L’histoire et ses promesses eurent aimé que les visions reviennent aux limbes, nettoient le ciel, passent les pluies de météores. Chassées les visions (dont l’auteur de l’oeuvre-ci demeure apocryphe) restent les meurtrières qui les ont vu naître, le filet des vieilles grilles saturées de vernis.
Il fallut qu’une niche de repos s’offre, la toile de 120×150 cm vue depuis l’oreiller s’imposa, haut bas ramenés au plafond, à zéro. Dessous, allongé sur le matelas, afin de faire bonne mesure de tant d’avertissements, le sommeil s’immisce, écarte les vapeurs laiteuses de la voute céleste, le plafond se creusant alors, concave, face au creux de l’oreiller, tailla dans l’air une sphère, dissipa les piaillements de la cour de récréation, la chaleur des buches noueuses, la lenteur du vol effarouché d’un papillon. Le superflu éliminé, les pensées les actes portant la marque de l’effort, balayés, la pièce fort aise se vide, le temps file laisse les secondes s’égrainer au sol et s’éteindre, le jour par la fenêtre de laquelle sauter, effriter la terre, une part d’argile, l’autre de poussières.
en avant, par le fond
« D’abord j’ai représenté à cent pour cent une tragédie, puis une comédie, puis encore une tragédie ; ensuite la pièce s’est mélangée, on ne peut plus discerner si c’est une tragédie ou une comédie. Cela déconcerte les spectateurs. Ils m’ont applaudi, maintenant ils le regrettent. Nous sommes toujours en avant de nous-mêmes et nous ne savons pas si nous devons applaudir ou non. Notre état d’esprit est imprévisible. Nous sommes tout et rien. Exactement au milieu, nous irons par le fond sans aucun doute, plus ou moins tard. Tout le reste est affirmation d’abruti. Au sens le plus vrai du terme, nous sommes sortis du théâtre. La nature est le théâtre en soi. Sur la scène de cette nature, le théâtre en soi, les hommes sont les comédiens, des comédiens dont il n’y a plus grand-chose à attendre. » Thomas Bernhard, La cave. Récits 1971-1982, p. 201.
la voie du chat
Pourquoi sommes-nous, enfant, plus apte à croire que le monde humain est sérieux, mystérieux et joyeux ?
Pourquoi la bombe d’Hiroshima fut baptisée « Little boy » ? et pourquoi Fukushima, signifia « L’île du bonheur / De la fortune du bonheur » ?
La surprise, bonne, ou mauvaise, l’histoire en fait son sel, en joue, s’accommodant mal à se l’approprier et, quand son masque tombe, les fêtes finissent tard, c’est tout le langage qui maquille le meurtre. Le mur des lamentations en rajoute. Le dernier locuteur d’un peuple vaincu lègue un silence empesé.
Si la surprise dure, pour faire valoir son prix, autant la provoquer, choisir son camp, la rendre propitiatoire, s’assurer d’y tenir sa place, à titre de rachat d’en raconter l’histoire, et ce qui n’existe plus, ses petites gloires, les redire au plus possible, et en semer encore, jouer avec le hasard et ce qui se répète, s’assure, vous savez, se rassure, se répète, la bêtise est sans limite, agglutinante, les mirages des merveilles, les retrouvailles arrangées, on se plaît mieux de dos, quand on se dit au revoir.
En 1965, Chris Marker et Koumiko Muraoka, embarqués mi ensommeillés, mi réveillés ont tout le temps du film, un temps invisible, simple et double qui déambule, le début de journée en suspension encercle, le dénouant, l’hier soir. Ce qu’il apprend d’elle (de son Français au rêve lexicale Heian, de ses erreurs syntaxiques à « funny face » poudrées de subjonctifs incongrus) c’est la voie du chat. Alors quand le chat lui répond, Marker par la grâce de l’intelligence et de l’idiotie, se fait homme.
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其所言者特未定也
À placer le langage dans la clarté, à observer sans comprendre les cadavres allongés à terre sous un merveilleux ciel qui tisse, orne, imperturbable, « le centre de l’univers », en « notre » univers comme des morts de faim à chercher croyances et subsides d’une famille antique, compilant les preuves, notre identité légataire, du trésor qui, à mesure que le temps passe prend toute sa valeur, une seconde et une vie entière ayant le même poids. « Être pour la destruction », supporté d’espérance. Le secret en fine fleur thésaurisée, la fraîche odeur saline d’un rêve totémisé, en nous transis gobant le silence.
Mais la fatigue venant utilement à l’insu, ce qu’il nous reste à croire nous accroche aux trois huit, à ce qui fait l’affaire, usine des relais : l’intelligence artificielle siège sur des normes fastidieuses, codifiant quelque chose vis à vis de quoi elle reste extraordinairement étrangère, son « langage » c’est à dire l’information produite sans rapport avec le « parler » en pourparlers, est une torture silencieuse séparant le bon grain de l’ivraie. La réalité du point de vue imaginaire, que la vie sociale et ses idéaux propriétaires s’occupent à briser, est une invention friable, un point de vue x comme échelle sur un appui bien solide, un concept outil, étranger à la trousse à outil, et pas de moteur à propulsion qui s’y prêterait. Aporie du langage – évincé sous le corset d’un usage juridique ou technique, d’une pensée soumise en pièces à conviction.
Arrêt, suspension du jugement, ou encore ce qu’indique Moshe Feldenkrais, à propos de la conscience; une pause entre la pensée (l’intention) et l’acte opéré. La périphérie n’est pas seconde, mais concomitante.
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(…) 非吹也, 言者有言, 其所言者特未定也 (…)
« (…) Parole n’est point que souffle, ce qui parle a quelque chose à dire, ce qui est dit n’est jamais fixe (…) »
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« Les hommes qui sont en quête du Dao 道 croient le trouver dans les écrits. Mais les écrits ne valent pas plus que la parole. Certes, la parole a une valeur. Ce qui fait son prix, c’est le yi 意, le « son de l’esprit ». Le yi 意, le « son de l’esprit », tend vers quelque chose, mais ce vers quoi il tend, la parole ne peut le communiquer. Pourtant, c’est pour ce « quelque chose » que les hommes accordent de la valeur aux mots et transmettent les livres. Tout cela, le monde a beau lui donner du prix, moi je trouve que cela ne le mérite pas, car ce à quoi on donne du prix n’est pas ce qu’il y a de plus précieux… » Zhuangzi chapitre XXVI
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« La figure, c’est ce qui manifeste le sens. Les mots, c’est ce qui explique la figure. Pour aller jusqu’au fond du sens, rien ne vaut la figure; pour aller jusqu’au fond de la figure, rien ne vaut les mots. La parole naît de la figure, aussi peut-on scruter le mots pour considérer la figure. La figure naît de l’idée, aussi peut-on scruter la figure pour considérer le sens. C’est la figure qui permet d’aller au fond du sens, ce sont les mots qui permettent d’éclairer la figure. Ainsi donc, les mots sont faits pour expliquer la figure, mais, une fois qu’on a saisi la figure, on peut oublier les mots. La figure est faite pour fixer le sens, mais, une fois qu’on a saisi le sens, on peut oublier la figure. C’est comme le piège dont la raison d’être est dans le lièvre: une fois le lièvre capturé, on oublie le piège. Ou comme la nasse, dont la raison d’être est dans le poisson: une fois le poisson attrapé, on oublie la nasse. Or donc, les mots sont le piège qui capture la figure ; la figure est la nasse qui attrape l’idée. Voilà pourquoi celui qui s’en tient aux mots n’arrivera jamais à la figure; et celui qui s’en tient à la figure n’arrivera jamais au sens. La figure naît du sens, mais, si l’on s’en tient à la figure, ce à quoi on tient n’est pas vraiment la figure. Les mots naissent de la figure, mais si l’on s’en tient aux mots, ce à quoi on tient ne sont pas vraiment les mots. Aussi, c’est en oubliant la figure que l’on arrive au sens ; et c’est en oubliant les mots que l’on arrive à la figure. L’appréhension du sens est dans l’oubli de la figure, et l’appréhension de la figure est dans l’oubli des mots. » Wang Bi, Zhou Yi lüeli, Remarques générales sur le Livre des mutations, chap. Ming xiang «Explication des figures hexagrammatiques».
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« Nous parlons de quelque chose, mais ce dont nous parlons n’est jamais déterminé. » Zhuangzi / chapitre 2
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« Le faisan picore tous les dix pas et boit tous les cents pas. Pour rien au monde il ne voudrait qu’on le nourrisse dans une cage ; car cela ruinerait sa vitalité ; d’ailleurs, « même si les génies [de la forêt] le prenaient pour roi, il n’en éprouverait nulle satisfaction ». (Zhuangzi, chapitre III, principes pour nourrir la vie 卷二上 第三 養生主, trad : Gao Heng)
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« Le langage a son prix, ce qui fait son prix, c’est l’intention. L’intention tend vers quelque chose, mais ce vers quoi elle tend, cela la parole ne peut le communiquer. » Zhuangzi / chapitre 13 (in Jean LÉVI, Les œuvres de maître Tchouang, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances)
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« Quand on façonne une roue, trop doux, il y a du jeu, trop fort, les pièces s’imbriquent mal. Ni trop doux ni trop fort, il faut l’avoir dans les doigts. L’esprit se contente d’obéir. Il y a dans mon activité quelque chose qui ne peut s’exprimer par des mots, aussi n’ai-je pu le faire comprendre à mon fils. J’ai soixante-dix ans bien sonnés et je suis encore là à •faire des roues en dépit de mon grand âge. » Chapitre XIII, p. 114, In Jean LÉVI, Les œuvres de maître Tchouang, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances).
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« Pour Zhuangzi, le langage ne peut rien nous dire sur la véritable nature des choses du fait que c’est lui qui pose non seulement les noms que nous donnons aux choses, mais dans le même temps ces choses elles-mêmes. En posant à la fois les « noms » et les « réalités », le langage n’est en fait qu’un découpage artificiel et arbitraire de la réalité, dont la vaine prétention à constituer sinon un moyen de connaissance, du moins une prise sur la réalité, éclate dans des affirmations du type « c’est cela » ou « ce n’est pas cela». Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, p. 120.
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On voit maintenant pourquoi le mot presque n’a pas le même sens selon qu’il s’agit des totalités sans mystère ou des totalités infinies […] Il en va bien autrement du presque-tout et du presque-rien des totalités ouvertes. Ici celui qui sait « presque tout » ne sait rien, et moins que rien, il n’en est même pas au commencement du commencement ! Ou plutôt, soyons justes ; ce presque-tout n’est pas rien-du-tout, n’est pas littéralement rien, mais il est, si vous voulez, comme rien, nihili instar ; de même que le fini s’annule auprès de l’infini, ainsi le savoir du presque-tout revient à zéro, tend vers zéro auprès de ce qu’il y aurait encore à savoir. Le Je-ne sais-quoi et le Presque-rien, t. 1, p. 54-5 Jankélévitch.
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Je sais le je-ne-sais-quoi par une science nesciente qui est prescience, une science moyenne ou dépareillée, toute semblable à la docta ignorantia de la théologie négative ; je sais ce que je ne sais pas et j’ignore ce que je pressens […]»(ibid., p. 61-62)




