le printemps ?

 

 

Difficile à comprendre ce que sont les flots prisonniers des calanques, la houle bruyante, alors qu’à l’horizon la mer éternelle tout en disparaissant. Des mots venus simplement de regarder s’évaporent à leurs images sans voix sans voir brassés aux flots des calanques qui y mettent fin.

Le soleil, blanc, sans chauffer, les oiseaux qui chantent en dormant, la source sous l’arbuste déplumé goutte à goutte dans la rivière, tombent les cercles sonores, le printemps ?

avant de dormir – II

 

Les voix dans le rêve sont polyphoniques, paysage action objets temps indissociablement s’accordent. Parce que les dimensions diverses sont une seule et unies le rêve est vrai, à l’égal des éléments diurnes qui se succèdent matériellement l’un l’autre et se pulvérisent. Sans envers ni endroit, au fil du rêve, à peine le temps de s’étonner, l’image immédiate venue, faire la lumière sur cette étrange histoire colorée, aller vivre ailleurs. Le doute ? Pas d’arrêt ni retour puisque derrière le paysage a changé ou sinon l’insomnie.

avec ou sans le monde

 

« Bonjour, la classe. Bonjour genou rose et envers de cuisse charnue sous la jupe courte en jean aujourd’hui. Vous avez peut-être supposé lors de notre dernier cours que mon argument était purement théorique, car il n’y a pas d’existence sans le monde, et donc pas d’esprit hors de son engagement dans le monde. La conscience sans le monde est impossible, de la même manière que sans lumière on ne voit rien. Est-ce votre objection, ma chérie ? penchée sur son bloc-notes, le visage encadré par la masse de ses cheveux. Eh bien, examinons le monde solide réel qui est le vôtre. Il occupe une tribune dans l’espace, et cette tribune comporte une histoire de la vie animée. Jusqu’ici tout va bien. Mais remarquez, il ne semble exister aucune condition nécessaire ou suffisante pour que la vie apparaisse, puisqu’elle se produit dans n’importe qu’elle circonstance. Vous pensez qu’elle a besoin d’air, c’est faux, vous imaginez qu’elle a besoin de voir, d’entendre ou d’espérer, de nager, de voler ou de se suspendre par la queue à une branche d’arbre, mais ce n’est pas le cas. Elle ne requiert aucune forme ou taille spéciale, aucune ressource du monde minéral pour subsister, elle peut se créer avec n’importe quoi. Elle peut vivre sous l’eau ou sur un grain de poussière, dans la glace ou dans l’eau de mer bouillante, avoir des yeux ou des oreilles ou pas, la possibilité d’ingérer ou pas, être dotée d’organes de reproduction ou pas, être douée de sens ou pas, et même quand elle possède une forme d’intelligence elle n’en a pas forcément une dose suffisante, comme par exemple le paresseux dodelinant la tête qui réussit toujours à s’asseoir près de toi – lorsqu’il baille ses yeux disparaissent, est-ce que tu l’as remarqué, ma mûroise ? la vie est donc illuminée sur un plan taxinomique, mais avec une intention commune à ses variétés infinies – qu’il s’agisse de poisson, de mouche, de bousier, de ver ou de bactérie – , l’intention de la définir sous toutes ses manifestations, réfléchies ou irréfléchies – la volonté pathétique de survivre. Car bien sûr, ça n’arrive jamais, n’est-ce pas ma poupée embroussaillée, car si la vie est une chose définissable d’une forme infinie nous devons reconnaître qu’elle se nourrit d’elle-même. Elle est autodestructrice. Ce n’est pas très rassurant si vous comptez dépendre du monde pour préserver votre conscience. N’ai-je pas raison ? si la conscience existe sans le monde, elle n’est rien, si elle a besoin du monde pour exister, elle n’est rien non plus.

C’était mes exercices de pensée préparatoires – partir d’une désespérance philosophique de base avant de chercher le salut chez les premiers penseurs, Emerson, William James, Damasio et les autres. Mais j’ai du me trahir et passer pour un dépressif, rien d’autre. »

E. L. Doctorov, Dans la tête d’Andrew, p 31-33, Actes Sud

_

sirènes muettes

 

 

tapis-de-silences

D’ici la fin de ce siècle plus de la moitié des langues auront disparues. Au lieu, une langue impériale invasive divisée en une multitude de parlés vernaculaires aux branches de plus en plus fragiles, le tronc de plus en plus troué – mais aussi d’innombrables inventions de langues hermétiques, à usage personnel, uniques et primitives, multi langues pressées, cubiques, ligneuses, imprononçables dans le sommeil, dans le silence de la tête qui rêve, des mots-sources sans aura, cachés dans leur poids d’ombres, miroirs froids aux définitions chaotiques d’états sans durée: langue émotionnelle d’un farouche constructeur de barrages sauvages, l’oreille au glissement de l’eau, les algues s’augmentant aux flots grondants. Au mur de quoi tenir, les cris, les évasions finales.

 

Avant de commencer

 

 

Avant de commencer il regrettait par avance les jours foutus à devoir continuer. Éparpillé dans les rues dont il cherchait à sortir, les caves nocturnes bruyantes et surpeuplées, refuges pour dormir.

mars est un aquarium

 

Nous nous réjouissions des robots qui déambulaient maladroitement, de leur nouvelle génitalité empruntée aux poissons. Nous les regardions par la fenêtre, tant de fois, leur détermination plus vive, même si se cognant à un espace qui se serait rétréci, à la recherche d’une direction, tentatives qui leur donnaient une présence nouvelle, fascinante, et qui en même temps nous échappaient ; nous touchions aux limites de notre liberté qui paradoxalement se réalisait.

La tête des robots changeait. De l’avancée biotechnologique spectaculaire c’est surtout leur tête qui obnubilait. Dans l’orage ils préparaient le grand salto, leur douce cogitation s’appareillait à un sarcophage vertical, empreinte sur quoi on soufflait notre dernier souffle, coque céleste avant le grand voyage transformationnel.

.