voir, rêver

L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La lumière du jour est plus vive que celle que nous recevons à sa surface émergée, dessous la réalité est mince, les sujets trop mobiles pour être comptés, les changements rapides au loin restent invisibles. En immersion tu suis la plupart du temps les boucles de rétroaction qui signent ton film intérieur, ton songe diurne de luciole.
Dans un état de rêverie mécanique aux logiques clandestines n’importe quel ensemble massif s’agrège, s’agence par routine, au sein duquel se repèrent surtout les détails qui semblent être ceux d’objets usuels, mais ceux-là exclusifs, de sa propre fabrique de rêve, dont les clefs ouvrent chaque porte des pièces perdues dans les couloirs, de rêves dont on est pas tout à fait revenus. Les incidents du jour cachent le panorama.
D’entières familles familières de souvenirs en rescousses s’arrangent à grandir ou diminuer tel détail. Notre extrême tolérance à l’égard de tout ce qui procure des plaisirs n’est à terme pas concluante. À s’y arrêter les détails logent rarement dans les souvenirs, mais dans des choses qui y ressemblent, les détails émergent plutôt des rêves sans que l’on sache d’où ils viennent, de replis insaisissables, de rapprochements impromptus, dont les fentes, en trompe l’oeil, signent notre engourdissement.

Robert Frank. Tunnel (vidéo fixe), couleur et noir et blanc, 4 minutes, 2005

sans un centre

Il a refermé derrière lui la porte du jardin après y avoir abandonné un énième ordinateur, bien décidé à le vider, un jour, de toutes ses carcasses rouillées.
Un hémisphère du cerveau du dauphin dort, pense t-il, puis se réveille laissant l’autre s’endormir à son tour. Celui qui veille est tout entier dehors et dedans, sans un centre, sans partie, le milieu est en paix.

l'oeil_du_béluga_Eric_Kilby_Flickr

centre du labyrinthe

 

Un tombeau, le ciel est un temple, les pyramides sont des labyrinthes à ciel ouvert. Un lit de grenier dans une chambre princière aux rideaux sombres, rêve qui tire les volets, rêve des mêmes rêves que les autres, infirmes, vieillards, fous, parents, acteurs, images d’actualités mêlées à la pièce familiale, chroniques du palais, bébés qui y dorment.

avant de dormir – II

 

Les voix dans le rêve sont polyphoniques, paysage action objets temps indissociablement s’accordent. Parce que les dimensions diverses sont une seule et unies le rêve est vrai, à l’égal des éléments diurnes qui se succèdent matériellement l’un l’autre et se pulvérisent. Sans envers ni endroit, au fil du rêve, à peine le temps de s’étonner, l’image immédiate venue, faire la lumière sur cette étrange histoire colorée, aller vivre ailleurs. Le doute ? Pas d’arrêt ni retour puisque derrière le paysage a changé ou sinon l’insomnie.

avant de dormir

 

Après tout, cette ultime défense du corps fatigué, pas encore résigné, cette amorce de réponse molle, cette manie à ramener au devant de la scène de se tenir prêt à tout instant à l’illumination, mais un peu auparavant d’autres essais afin de reculer la chute, par exemple se figer, concentré dans un espace strictement réduit à articuler dans une lenteur absolue un ensemble de postures méditatives. Poussée dilettante, désir parcimonieux de se brancher à des ondes émotionnelles égales à zéro, et de prolonger au-delà vers où les choses infimes gagnent leur place, l’espace sans obstacle.