point zéro

le vent tournoie dans ce recoin expulsant par saccades des odeurs de lilas, de fleurs de fruitiers, de fuel, de fumier. une assemblée de têtes percent un sarcophage géant où pullulent des chimères endormies couvertes de parures corporelles. les vagues comme les nuages de loin glissent sur les yeux. l’éternel retour fixe le point zéro. ici les chimères sont aux anges. on s’évade du labyrinthe.
dans ce coin retiré à la montagne où les horloges n’existent pas, dans la pierre la plus haute de la voûte du portail du monastère est gravé un soleil. d’un pas tranquille la ronde aux alentours faite de prières et de guets dure une heure.
les moines-horloges se relaient là depuis les premiers hommes, depuis cette grotte étendue par l’aile du monastère ou vingt-quatre disciples cohabitent.
chaque jour recommence à minuit pour le fidèle qui entame sa ronde qu’il a entrepris la veille à onze heures. le lendemain il commencera à une heure, il saute d’heure en heure comme les vingt-trois autres fidèles qui suivent à tour de rôle. l’avant l’après et le maintenant sont une triade, les quarts d’heure scandent le rythme. le livre des prières est constitué de vingt quatre chapitres. chaque prière dure une heure, chaque jour, vingt-quatre prières. les 8 760 prières annuelles sont réparties sur 24 chapitres dont chacun contient exactement 365 prières. la ronde annuelle arpente approximativement 40 000 km, c’est à dire un tour de la terre.

Roland Topor- Le Grand Livre

campagne / 2

 

De plus en plus bruyants épuisant leur substance. Un fleuve qui charrie un désert, un ballet de masques parfaitement silencieux, penchées des têtes parlantes dans notre tête. Une pluie à forte odeur d’algue.

Peint sur le vitrail un renard au milieu des poules paisibles qui picorent sous des lettres superposées qui légendent « le temps de se connaître / est le temps du chaos ».

Sur le seuil, en face sa casquette et sa veste pendent à la croix du Christ, autre poteau à planter où tendre un fil à linge.

La peur blottie contre le bouton de rose, les corbeaux ne reviennent plus.

Il a transporté la terre de son jardin. Où est passé l’arbre qui était là devant les persiennes?

La mélodie assourdissante des abeilles mécaniques des débroussailleuses speedées en résonances.

Chaque croisement est au milieu et planté dans ma tête.

Dans les virages il ne lâche pas des yeux le nuage rond à une dizaine de kilomètres.

Parmi tous les piaillements et chants d’oiseaux le chat piaille à son tour.

Nous nous parlions au chat sa grande bouche heureuse que toutes les pluies changent.

J’ai congédié le paon après lui avoir volé toute sa queue.

 

Campagne / 1

 

La ville appelle à l’inaction, son activité largement distrait. La campagne meurt sous l’inaction, il la faut méditer, tu refermes la fenêtre quand le froid est plus froid, quand le chaud est trop chaud, ni dedans ni dehors, rien ne peut être trouvé, mais au sol, face à face la grenouille, en échange d’insectes de limaces d’escargots et vers de terre, distance et territoire plantés, côtoiement dans un espace limite et sien là où elle insaisissable reine colle sur toi ses yeux.

Après des jours de ciels comateux ou orageux, parmi l’éparpillement certaines obsessions fixes rendent les armes, le ciel haut du jour est à photographier, clair, venteux, vide.

Toujours un bruit brise le magma sonore de la ville. Recommencer, reprendre, élargir la séquence, chercher les trous d’air, le flux continu. L’enveloppe sonore n’est pas une enveloppe, ni le murmure intérieur.

Le soir est tombé et tous les habitants ont déserté leur maison. Où sont-ils? Personne ne sait s’il y a longtemps.

Juste après la pluie, avec un temps d’avance elle sourit, sous l’entassement coule un lent filet de sable.

 

l’icône licorne

 

Les daguerréotypes embaument les utopies – boulevards et maisons vides, corps en mouvement, corps laissés allés, grenier tout installé. Longue pause, pause exclusive, lumière hors temps fixe l’instant, poids de l’immuable jamais vu.

Et puis d’une trace d’aube pâle, le reflet, la dorure des nuits. La fenêtre refermée, temps ramassé des souvenirs jamais eus, l’ombre éclairée, temps parallèle sans orientation fixe, pari sur des jeux faits depuis longtemps. Accélérer le dénouement.

 

 

voyage, distances

 

En déséquilibre il doit accélérer, accélérer encore, jusqu’à ne plus pouvoir s’empêcher, tournoyer, lentement, par moment être debout, dériver aussi longtemps que possible, se découvrir avoir été passe-muraille, ralentir, ralentir, se heurter, sauvé.

*

Le milieu, le centre, l’attraction dévoreuse. Tu te fais pierre, rien n’y fait. Tu ne fais que passer, rien qui t’arrête, c’est le même jour que tu arpentes, tes nuits comptent les rondes que font tes pas, un scénario où impossible de ne pas se cogner aux mêmes briques molles et pourtant c’est plein jour.

*

Les rêves épuisent tout le temps, il manque des jonctions à la journée boiteuse, la nuit creuse, les rêves avalent.

*

Un bout d’espace est tombé dans le temps, les pôles tournaient, tu cherches le point initial, il y en avait tant.

*

Des lumières apparaissent, puis des formes, le monde offre un répit.

*

Allées qui montent et descendent imperceptiblement, s’enfoncent, longent des parois, parfois des surfaces plus étendues, creusées à leur fond, second étage en sous-sol, grosses lettres et chiffres du mur effacés, suivre le moindre effort. Du point fort éloigné d’une courbe, une île fendue.

*

Une ligne droite très fracturée, lente, encore lointaine, en chutes et hauts abimes, parcours d’épreuves où souhaits s’oublient sans trouver repos, sommeil en prélude homéopathique, la mort n’est rien quoique sauvage.

*

La mort n’était rien, absolument rien, si la plainte, la souffrance ou la tuerie de masse ne la précédait.

*

Se rapprocher de la plus petite distance, dans le cercle s’arrondir. Entrer dans le cercle doux, accueillant, rencontrer réseau de plis, de vides autour des angles.

 

penelope-umbrico-2013

mon professeur de yoga littéraire

Quand je sortais épuisé de la rivière, il m’apparut pour la première fois sous les arbres de la rive où, pour ne pas avoir chaud, je me dirigeais. Ce n’était pas spécialement là qu’il habitait, c’est par hasard que nous nous sommes croisés, même si avant en d’autres endroits il était apparu, je ne l’avais pas vu, tout simplement.

Sûrement (curieux ces choses improbables dont on peut être sûr) si je ne m’étais pas imperceptiblement noyé dans le bruit du courant, et ne m’étais pas réjoui de m’ennuyer un peu, je ne saurais toujours pas qu’il existe. L’eau aux racines des arbres qui ourlent la rive produit une mousse aérienne, et les pierres y creusent, glissent, balayées par le courant. Je pensais sans plus m’ennuyer à maintenir cet état naissant d’ennui, à satisfaire le plus longtemps possible ce sentiment de ne rien faire, de n’avoir à penser à rien. Je ne gênais personne avec mon histoire de ne penser à rien, j’étais libre de n’avoir rien à changer de ce que je pensais seul dans ma rivière de galets, de ma bêtise, sous un soleil si chaud qui rend les âmes vivantes toutes entières tapies quelques part pour elles-mêmes en compagnie d’autres eux-mêmes, et je pensais depuis le début sans le savoir en fait à la mort, et averti alors je remontais le fil de cette pensée, je tendais le filet, je pensais à la mort, non pas à l’inaccessible, l’impensable, mais à celle lointaine, à celle de la mort collective qui vient à une vitesse sans commune mesure avec celle au bout de notre vie, et je m’imaginais, et c’est là que vint mon professeur de yoga littéraire. À cause d’avoir regardé longtemps l’eau les galets dans le courant c’est là qu’il me dit que la mort va changer d’âge, que des colonnes de jeunes personnes se donneront à la mort comme pour accomplir un privilège; pas besoin d’attentat. Imaginons dit-il le meilleur monde possible, le monde en paix derrière les murs, les bruits étouffés là où règnent de spacieux couloirs d’écrans aux salles d’attente des paradis à choix, des abeilles riantes bourdonnant remontant nos corps pour nous caresser l’esprit. Je voulus comprendre, revenir à moi, pendant ce temps là les canards cancanaient parmi les croassements des crapauds et récitaient une leçon sans fin, le professeur avait effacé ses traces, je partais rêveur et décidais de m’attacher, c’était la première leçon.

JoAnn Verburg, la preuve sans titre (Ping à La Fonti) © JoAnn Verburg 2013