pelote de réjection

stopL’Histoire fait son bonhomme de chemin, et ce chemin aboutit dans le petit salon de télé qui justement est: petit. Ça n’était pas la peine de faire tout ce chemin pour comprendre comment se définit le pouvoir. Il dit simplement: je suis le pouvoir, je suis comme ci et comme ça, et ça, vous n’y pouvez rien.  “Elfriede Jelinek, In Mediengewittern (les tempêtes médiatiques)

le vent changerait-il ?

Jang Seung Min-Jung & Jaeil - Les Moments, 2012

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« La mer est à peine ridée : quelques petites vagues battent le sable du rivage. Monsieur Palomar se tient debout et regarde une vague. Ce n’est pas qu’il soit absorbé par la contemplation des vagues. Il n’est pas absorbé car il sait très bien ce qu’il fait : il veut regarder une vague et il la regarde. Il n’est pas non plus en train de la contempler, car il faut pour la contemplation un tempérament approprié, un état d’âme approprié, un concours de circonstances extérieures approprié : et, bien que Monsieur Palomar n’ait en principe rien contre la contemplation, aucune de ces trois conditions n’est dans son cas vérifiée. Enfin, ce ne sont pas “les vagues “qu’il a l’intention de regarder, mais une seule vague, c’est tout: il veut éviter les sensations indéterminées et se propose pour chacun de ses actes un objet limité et précis.

Monsieur Palomar voit une vague se lever au loin, grandir, s’approcher, changer de forme et de couleur, s’enrouler sur elle-même, se rompre, s’évanouir, refluer. Il pourrait dès lors être convaincu d’avoir mené à terme l’opération qu’il s’était proposée et s’en aller. Mais il est très difficile d’isoler une vague, de la séparer de la vague qui la suit immédiatement, qui semble la pousser, qui parfois la rejoint et l’emporte; tout comme de la séparer de la vague qui la précède et qui semble la traîner derrière elle vers le rivage, quitte peut-être à se retourner ensuite contre elle comme pour l’arrêter. Si l’on considère de plus chaque lame dans son extension, parallèlement à la côte, il est difficile d’établir jusqu’où il s’agit d’un front qui s’avance sans discontinuité, où il se sépare et se segmente en vagues indépendantes, distinctes par la vitesse, la forme, la force, la direction.

En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des éléments complexes qui concourent à sa formation et de ceux non moins complexes auxquels elle donne naissance. Ceux-ci varient continuellement, c’est pourquoi une vague est toujours différente d’une autre vague; mais il est vrai aussi que toute vague est identique à une autre, mais pas nécessairement à celle qui lui est immédiatement contiguë ou successive; il y a, en somme, des formes et des séquences qui se répètent, bien qu’elles soient irrégulièrement distribuées dans l’espace et dans le temps. Puisque ce que monsieur Palomar  veut faire en ce moment c’est simplement voir une vague, c’est-à-dire saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’arrêtera un instant sur le mouvement de l’eau qui bat le rivage jusqu’à ce qu’il puisse enregistrer des aspects qu’il n’avait d’abord pas saisis; dès qu’il s’apercevra que les images se répètent, il saura qu’il a vu tout ce qu’il voulait voir et il pourra s’arrêter.

Monsieur Palomar, homme vivant dans un monde frénétique et congestionné, a tendance à réduire ses relations avec le monde extérieur et, pour se défendre de la neurasthénie générale, il cherche à contrôler le plus possible ses sensations.

La bosse de la vague, en s’avançant, se lève plus en un point qu’en un autre, et c’est à partir de là qu’elle commence à se border de blanc. Si cela arrive à une certaine distance du rivage, l’écume a le temps de s’ enrouler sur elle-même, de disparaître à nouveau comme engloutie, et au même instant de recommencer à tout envahir, mais cette fois elle ressurgit par en dessous, comme un tapis blanc qui remonte le rivage pour accueillir l’arrivée de la vague. Cependant, lorsqu’on s’attend à ce que la vague roule sur le tapis, on s’aperçoit qu’il n’y a plus de vague mais seulement le tapis, et il disparaît rapidement lui aussi, en devenant un miroitement de sable mouillé qui vite se retire, comme repoussé par l’étalement du sable sec qui avance sa limite opaque ondulée.

Il faut, en même temps, considérer les échancrures du front, là où la vague se divise en deux ailes, l’une tendant vers le rivage de droite à gauche et l’autre de gauche à droite; et le point de départ ou d’arrivée où elles divergent ou convergent, c’est cette pointe en négatif, qui suit l’avancée des ailes, mais qui est toujours retenue en arrière et soumise à l’alternance de leur superposition, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre lame encore plus forte qui dissout le nœud en le brisant.

La plage, se modelant sur le dessin des vagues, enfonce dans l’eau des pointes à peine esquissées qui se prolongent en bancs de sable submergés, tels que les courants en forment et en défont à chaque marée. Monsieur Palomar a choisi comme point d’observation une de ces langues de sable basses, parce que les vagues les battent en biais d’un côté et de l’autre, et parce que, franchissant la surface à moitié submergée, elles se rencontrent avec celles qui arrivent de l’autre côté. Pour comprendre la manière dont une vague est faite, il faut donc tenir compte de ces poussées en des directions opposées qui, dans une certaine mesure, se contrebalancent et dans une certaine mesure se cumulent, et produisent un brisement général de toutes les poussées et contre-poussées dans l’habituel débordement d’écume.

Monsieur Palomar cherche à présent à limiter son champ d’observation; s’il considère un carré d’à peu près dix mètres de rivage sur dix mètres de mer, il peut dresser un inventaire de tous les mouvements de vagues qui s’y répètent avec une fréquence variée dans un intervalle de temps donné. La difficulté est de fixer les limites de ce carré, car, s’il considère par exemple comme le côté le plus distant de lui la ligne relevée d’une vague qui avance, cette ligne, s’approchant de lui et s’élevant, cache à ses yeux tout ce qui se trouve derrière; et voilà que l’espace examiné, alors, se renverse en même temps qu’il s’aplatit.

Monsieur Palomar, de toute manière, ne se décourage pas: il croit à chaque instant qu’il a réussi à voir tout ce qu’il pouvait voir de son point d’observation, mais à la fin surgit toujours quelque chose dont il n’a pas tenu compte. N’était-ce cette impatience de parvenir à un résultat complet et définitif, le fait même de regarder les vagues serait pour lui un exercice très reposant qui pourrait le sauver de la neurasthénie, de l’infarctus et de l’ulcère d’estomac. Et ce pourrait être probablement la clé pour maîtriser la complexité du monde en la réduisant à son mécanisme le plus simple.

Toutes ses tentatives pour définir ce modèle doivent encore tenir compte d’une longue vague qui survient perpendiculairement au mouvement des brisants et parallèlement à la côte, et fait rouler une crête continue qui affleure à peine. Les bonds des vagues qui s’ébouriffent vers le rivage ne troublent pas l’élan uniforme de cette crête compacte qui les coupe et dont on ne sait où elle va ni d’où elle vient. Peut-être un léger souffle venu du levant fait-il mouvoir la surface de la mer transversalement à la poussée profonde venant des masses d’eau du large, mais cette vague naissant de l’air ramasse au passage les poussées obliques qui naissent de l’eau, elle les dévie et redresse dans son sens, les emmène avec elle. Ainsi continue-t-elle à croître et à prendre de la force jusqu’au moment où le heurt avec les vagues contraires l’amortit peu à peu et finit par la faire disparaître, ou bien elle la tord jusqu’à la confondre en une de ces nombreuses dynasties de vagues obliques, et elle la jette en leur compagnie sur le rivage.

Fixer son attention sur un détail fait surgir ce dernier au premier plan et lui fait envahir le tableau, comme dans certains dessins où il suffit de fermer les yeux et de les rouvrir pour que la perspective ait changé. Dans ce croisement de crêtes diversement orientées, le dessin global sort maintenant fragmenté en carrés qui affleurent et s’évanouissent. Il faut ajouter que le reflux de chaque vague a, lui aussi, une force qui entrave les vagues suivantes. Et, si l’on concentre l’attention sur ces poussées en arrière, il semble que le vrai mouvement soit celui qui part du rivage et va vers le large.

Le résultat auquel monsieur Palomar est en train de parvenir, peut-être est-il de faire courir les vagues dans le sens opposé, de renverser le temps, d’apercevoir la vraie substance du monde en dehors des habitudes sensorielles et mentales ? Mais non: il parvient à ressentir une légère sensation de vertige, rien de plus. L’obstination qui pousse les vagues vers la côte a gain de cause: le fait est qu’elles ont beaucoup grossi. Le vent changerait-il? Quel malheur si l’image que monsieur Palomar a réussi à constituer minutieusement se bouleverse, se brise, se disperse. C’est seulement s’il arrive à en garder présents tous les aspects à la fois que peut commencer la deuxième phase de l’opération: étendre cette connaissance à l’univers entier.

Il suffirait de ne point perdre patience, mais cela ne tarde pas à arriver. Monsieur Palomar s’éloigne le long de la plage, les nerfs aussi tendus qu’à son arrivée et encore plus incertain de tout. »   Italo Calvino, Palomar,  Seuil, pp 11-15

jour né

Une journée en soi existe et la précédente existe et celle qui précède la précédente, et celle d’avant… et elles sont bien agglutinées, des dizaines ensemble, des trentaines, des années entières, et on arrive pas à vivre soi, mais seulement à vivre la vie, et l’on est tout étonné.

L’homme du pays de la Magie sait bien cela. Il sait que la journée existe et très forte, très soudée, et qu’il doit faire ce que la journée ne tient pas à faire.

Il cherche donc à sortir sa journée du mois. Et ce n’est pas le matin qu’on y arriverait. Vers deux heures de l’après-midi, il commence à la faire bouger, vers deux heures elle bascule (…). Enfin il la détourne, la chevauche ( H. Michaux, au pays de la magie, p173).

ramifier

Dans l’épaisseur touffue et menaçante de la forêt tropicale, les Indiens guaranis qu’étudièrent Pierre et Hélène Clastres étaient des chasseurs-cueilleurs, des êtres exclusivement des deux objets – l’arc et le panier. Au moment précédant la naissance d’un enfant, le père devait « s’abstenir de faire des choses multiples » et se concentrer sur une seule chose – la proche venue du nouvel être, problématique parce que susceptible, en tant qu’expérience supplémentaire et pas nécessairement souhaitée, d’inquiéter ou de mettre en colère les différentes puissances de la forêt, en déséquilibrant l’ordre des choses. Pour ce faire, le père devait aller droit dans la forêt, sur un seul chemin, en fermant les bifurcations (symboliquement, par une plume fichée en terre) et en jetant des ponts sur les rivières – le but étant de préparer à la parole de l’enfant à naître à son chemin, son unique chemin dans le monde.  (J.C Bailly, La phrase urbaine, p 238, Seuil)

sans quoi je ne le saurais pas

Robert walser (1907)(…) La chemise que l’on m’a gentiment remise m’ira sûrement, je ne suis pas très regardant par rapport aux goûts, aux couleurs, etc. J’ai fait l’expérience suivante, dans le domaine de mes travaux d’écriture : les proses qui ont l’air le plus colorées sont celles dans lesquelles il n’est pas question de couleurs. Il en va de même dans la vie, par exemple dans l’amour. Celui qui parle sans cesse de vivre ou d’aimer se gâche la vie ou l’amour. Ce que l’on ne mentionne pas vit de la vie la plus vivace, parce que chaque mention, chaque allusion, enlève quelque chose à l’objet en question, l’entame, et par là, le diminue. Ce sont principalement les gens cultivés qui en font l’expérience, ceux qui ne peuvent pas manger, monter dans un train ou quoi que ce soit sans aussitôt écrire un essai à ce propos, réduisant ainsi la portée du manger, des voyages, de la lecture, etc. Bien sûr, je fais aussi partie de ceux qui ont senti, éprouvé cela, sans quoi je ne le saurais pas (…).

( À Frieda Mermet, Bern, Luisenstr. 14. III. Le 27 décembre 1928 – In Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, p 400, Zoé éd.)

miroir brisé au poker

« c’est alors que j’ai compris le principe de base de toute la langue du IIIème Reich : la mauvaise conscience ; son triple accord : se défendre, se vanter, s’accuser – jamais la moindre déclaration paisible ». Victor Klemperer (Je veux témoigner jusqu’au bout – Journal 1942 – 1945)

 « Ils n’ont aucun sens de leur propre comique. […] leur comique à eux, c’est la bassesse contre ceux qui sont sans défense ». (Victor Klemperer, Mes soldats de papier. Journal 1933 – 1941, 1er mars 1938)

35 leaders surveillés par la NSA, et, selon le rapport du Signals Intelligence Directorate (bureau chargé du renseignement d’origine électromagnétique) – « rien d’intéressant ». Les leaders sont scandalisés et comment! Vassaux mis à nu, confondus, il faut pendre Snowden ! les leaders se redealent, se floutent, se reprofilent, lissent leurs apparences, la fourberie est sans limite. Avancer une pièce, inventer un coup, sabrer ensemble le champagne, main dans la main inviter tout à chacun au karaoké, semer la tempête – les trompettes du bien barbouillent à tue-tête, le bien commun tenu au silence, à la terreur, processus zombie.

Hoddock Le Lac Lamartine