Il est possible que la passivité où plonge la honte individuelle, ou la faiblesse à laquelle voue l’humiliation sociale, ou la vulnérabilité qui creuse d’heure en heure la contemplation solitaire, explorent plus la condition de l’humanité que l’orgueil d’appartenance, les rapports de force à l’intérieur du groupe, le fonctionnement haineux, belliqueux, attroupant, excité, qui le réconforte. Pascal Quignard, Les désarçonnés, Grasset, p 312
« Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai, plus véritablement soi-même? Le soldat est devenu un tueur professionnel; la politique, du banditisme; le capital, une usine à détruire équipée de fours crématoires; la loi, la règle d’un jeu de dupes ; l’antisémitisme, Auschwitz; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c’est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair; si l’on s’écrie : amour, alors tous savent que l’heure du crime a sonné, et si c’est : loi, c’est celle du vol, du pillage. (…) N’oublions pas qu’Auschwitz n’a pas été liquidé pour avoir été Auschwitz, mais parce que la fortune des armes a tourné ; et depuis Auschwitz, il ne s’est rien passé que nous aurions pu vivre comme la réfutation d’Auschwitz. En revanche, nous avons connu des empires fondés sur des idéologies qui se sont avérées dans la pratique n’être que de simples jeux de mots et c’est justement leur nature de jeu de mots qui les rendaient si utilisables, c’est-à-dire en faisait des instruments de terreur efficaces ». Imre Kertész, Un autre, (1997) pp. 84-85
(toutes les citations ci-après sont extraites de « Daido Moriyama, Memories of a Dog, Nazraeli Press, 2004″, ou glanées dans des entretiens)
Je regarde absent les lumières de la ville vaciller à travers l’air tiède qui flotte sur la place de la gare, et je ressens l’impatience de mon esprit qui n’a pas encore tout à fait quitté la ville d’hier, alors que mon corps est bien arrivé dans cette nouvelle ville.
Quoi que je cherche, rien ne s’est encore révélé. Alors je continue ma route. Chaque jour est un voyage de l’esprit et du corps à travers un labyrinthe. Parfois, mes étapes suivent un chemin. D’autres fois, je me retrouve à errer. Les différents domaines où je vais sont comme des parties disjointes d’un puzzle, sans que jamais je trouve leur résolution.
Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l’espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l’incertain.
Le caractère documentaire de la photographie n’est pas simplement le fait de s’arrêter sur un événement. Il a plutôt la particularité d’être sans cesse lié à l’expression du temps qui s’étire indéfiniment avant et après cet événement.
Il m’arrive de me questionner sur ce que fut la première clarté projetée dans mes yeux après ma naissance. Or, il m’est impossible de le savoir. Ensuite, je me demande ce que c’était ce paysage vu à tel endroit, lorsque je remonte dans mes souvenirs le plus loin possible. Je sais que ce n’est pas une sorte d’image nette, mais j’essaye d’en chercher une qui serait perçue de mon état étroitement défini, un état qui existe entre le sommeil et le réveil. Je cherche, par-ci et par-là, convoquant tous les éléments accessibles dans ma mémoire. Et si je parviens à une image vague, je crois que ce serait cela. Mais cette image n’est elle aussi qu’une fabrication de mon intention arbitraire, d’où je pourrais conclure que je n’ai jamais vu cette image, ou bien que je venais juste de la voir, ou alors que je ne la verrais que dans le futur. Cependant, il n’y a aucune certitude que je ne l’aie pas vue non plus.
Le temps qui passe n’est pas perdu, il nous attend quelque part. Je conçois la mémoire comme un moyen et je poursuis mon voyage, c’est peut-être pour cela que je rassemble souvenirs et douleurs et que je me prépare au moment de l’éveil. La photographie ne se limite pas à documenter les choses mais à créer des souvenirs. C’est un processus d’histoire en guirlandes de souvenirs et de fossilisation du temps, mais plus encore, c’est le mythe de l’ombre et de la lumière. Pour moi la photographie ne consiste pas à observer sur le bas-côté ou à se limiter à la création d’une œuvre artistique superbe, mais à découvrir, au travers de sa propre expérience, les liens qui unissent les fragments du monde à sa propre vie et de parvenir à une rencontre spirituelle à travers ces fragments. Souvent je me sens à l’étroit entre introspection et expression de ma volonté, de ma réponse vis à vis de l’époque.
Depuis quelques années, je suis en mesure de conjurer la conscience qu’il n’y a pas une once de beauté dans le monde, et que l’humanité est une chose d’une extrême laideur. Donc, je peux prendre des photos et croire en quelque chose.
J’utilise l’appareil comme une procédure qui me demande sans cesse d’affirmer mon identité, me demandant: « Quel est le sens de la vie dans un monde et parmi les êtres humains, tout cela est si grotesque, scandaleux, et aussi accidentel que ce que je vis, et comment être avec cela être en contact ?
La force d’écrasement de temps est devant mes yeux, j’essayer de la garder en appuyant sur le déclencheur de l’appareil photo.
Aujourd’hui, les gens prennent des photos avec désinvolture. Surtout de leur vie quotidienne. Leur attitude désinvolte envers la photographie est la même que la mienne. Il n’y a rien de juste ou de mauvais.
Les photographies sont des morceaux du monde éternel – de la vie quotidienne ; des fossiles de lumière et de temps. Ils sont également des fragments du pressentiment, de l’inspiration, un enregistrement, la mémoire des êtres humains et de leur histoire, ainsi qu’une autre langue d’un monde devenant visible et intelligible grâce à l’objectivation de la réalité au moyen d’un appareil. Elles nous montrent la beauté, la tendresse, et aussi la laideur et la cruauté du présent et, non pas comme une réponse, mais toujours comme une nouvelle question. Je crois photographier des pièces d’un puzzle incomplet. C’est pourquoi je me suis mis à photographier et me suis consacré à la photographie.
« Je voudrais que les pensées se succédassent dans un livre comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre ; et non pas pourtant sans se suivre, sans s’accorder, sans s’assortir. Oui, je voudrais qu’elle roulassent sans s’accrocher et se tenir, en sorte que chacune d’elles pût subsister indépendante. Point de cohésion trop stricte ; mais aussi point d’incohérence : la plus légère est monstrueuse » (Joseph Joubert, In Gérard Macé, pensées simples, Gal., 2011, 146-147)
Dans Platon, dans Phaidros 248 c, dans le théâtre céleste le démon Phthonos (en latin Invidia, en français, l’envie) est le seul dieu exclu du chœur des dieux. Les chevaux magnifiques, mais trop lourds, peinent à s’approcher de leur mangeoire. Les vieilles âmes des hommes, passant de corps en corps dans des cycles de vie infinie, estropiées à la longue, leurs ailes froissées, leurs plumes brisées, faute d’avoir été initiées à la contemplation, ont l’opinion pour nourriture. « Inutile d’avoir pour elles un regard ! s’écrie alors Platon avec une force soudaine. Il faut fuir les âmes (psychè) qui ont une opinion (doxa) de la même façon qu’on s’éloigne quand on voit venir des hommes éméchés ! » P. Quignard, Critique du jugement, Galilée, P 35
« Mais pour Macmann, ouf, le revoilà, c’est bien un soir de printemps, un vent d’équinoxe rage le long des quais, bordés de part et d’autre du fleuve de hauts bâtiments rouges, dont beaucoup sont des entrepôts. Ou c’est peut-être un soir d’automne et ces feuilles qui tournoient dans l’air, venues d’on ne sait où, car ici il n’y a pas d’arbres, ne sont plus les premières de l’année, vertes à peine, mais des vieilles, qui ont connu les longues joies de l’été et ne sont plus bonnes maintenant qu’à faire de l’humus, maintenant que les hommes et les bêtes n’ont plus besoin d’ombre, au contraire, ni les oiseaux de nids où pondre et couver, et que même là où aucun coeur ne bat les arbres doivent noircir, quoiqu’il y en ait paraît-il qui restent toujours verts, on se demande pourquoi. Et à Macmann cela est sans doute égal que ce soit le printemps ou l’automne, à moins qu’il ne préfère l’été à l’hiver ou inversement, ce qui est peu probable. Mais on aurait tort de croire qu’il ne bougera jamais plus, ne changera jamais plus de place ni d’attitude, car il a encore toute la vieillesse devant lui, et puis ensuite cette sorte d’épilogue où l’on ne voit pas très bien de quoi il s’agit et qui ne semble pas ajouter grand’chose au déjà acquis ni lui enlever rien de sa confusion, mais qui a sans doute son utilité, comme on laisse sécher le foin avant de le rentrer » Malone Meurt, Samuel Beckett, Minuit, p 94