La Fabrique de l’homme occidental

 Efficiency – la Performance – est le nom nouveau qui donne figure humaine à l’Abîme. La marche technologique balaye les faibles, comme les guerres autrefois : elle réinvente le sacrifice humain de façon douce ; elle fait régner l’harmonie par le calcul.  Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental, Éditions Mille et une nuits/Arte, 1996, p.26

La Fabrique de l’homme occidental, de Gérald Caillat, Pierre Legendre et Pierre-Olivier Bardet, Arte, 1996, 80 min.

] 7 & 8 … janvier 2015 – chantage permanent

Je suis Charlie - Dessin de KAP
أنا تشارلي

—————————————————–« (…) ? »   Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini

Abjection – Abattement, nausée, tristesse, inquiétude, incertitude, impatience. Des mots… l’existence vidée d’être, crevée. Envie de se la boucler sans pouvoir s’empêcher de l’ouvrir, des phrases d’un coup forcément bancales, sans point d’appui, en boucles inachevées et pleines de nœuds, stupeur, la pensée qui vrille, qui plisse les yeux, anomie, discerner, perdue dans des fragments d’arrière-plan (l’Ukraine, la terreur, les clandestins sur les mers et les camps, la guerre numérique, les pays arabes, la Grèce, l’Allemagne, l’Espagne, l’Europe, les élections, les robots) … tout passe, et sommes en plein dedans, bien inutiles  // « Tous Charlie », très louable échos à, et on a vu comment, « nous sommes tous américains » … glossolalie, logo, slogan, garde-fou (à d’autres slogans qui marinent dans les antichambres) espoir de donner corps à son indignation, se rassembler, main dans la main, Charlie Rajoy, Charlie Samaras, Charlie Cameron, Charlie Merkel, Charlie Juncker etc… bête et méchant bain de foule, se refaire virginité, maintenir les apparences de la paix, jouer de la consternation pour rebooter le spectacle, le mensonge et l’hypocrisie à bas prix. Un garde-fou cache sexe de l’aliénation, ses acteurs vedettes, ses postures et ses imposteurs, remettre au propre le grand story-board religieux du capitalisme avec au centre, sur le lieu du crime l’incontournable FN, grande ombre sous les projecteurs. Envers et contre tout, jusqu’où la servitude? L’humiliation, l’accommodation au pire, chantage à une soumission contre une autre, choisir son dégoût, sa haine, sa peur, son camp, la vérité d’une Kalash’ ou celle des marchés ? le chantage permanent. Tout droit bloqué avançant dans le mur, poussé. Il se fait tard, à tout moment l’emballement peut devenir fatal, tout va si vite comme disait le regretté Bernard Maris. Quelle merde !

le dimanche d’après

hiver 1932

Voici les récits que racontent les Chiens quand le feu brule clair et que le vent souffle du nord. La famille alors fait cercle autour du feu. Les jeunes chiots écoutent sans mot dire. Et quand l’histoire est finie, ils posent maintes questions:

Qu’est-ce que l’homme ?

Qu’est-ce qu’une cité ?

Ou encore, qu’est ce que la guerre ?

Siodmak, RobertMenschen am Sonntag (People on Sunday, 1930)

plancher

Je l’ai rencontrée il y a longtemps, il en fut déjà ainsi au premier jour, l’espace pivotait s’accélérait, la béance du soleil, les ombres amies prodigues. Il y a combien d’années ? Depuis j’abrège mes jours, je disperse le temps de l’origine aux creux des lisières microscopiques, les ombres allongées occupent la nuit, j’ai mangé du temps, je mange le temps d’encore, je laisse les brumes brouter l’avenir, le dos tourné. Ce que j’ai lu entendu vu se confond, s’éloigne un peu plus, la passion laisse un goût de fane ou croupit quelque part, compagnie pâle du refuge, indifférente aux catastrophes, un sourire à rien, des portraits des odeurs de couloirs sans porte où traversent des veilleuses aux lueurs ternes ensommeillées.

Comme ça, à moitié, de temps en temps pour de vrai, jouer la comédie, la vraie enfin, entrée en scène, masqué, seconde peau, présence amante sous capuche transparente ; voir s’élever et prendre sol, en vis-à-vis le miroir de ses yeux, s’étonner encore, d’un seul regard la multitude des visages, plonger dans le décor, puis se coucher sans rien penser, comptant repassant les images, le ciel blanc délavé, écoutant le plancher craquer, bienheureux.

appeler le silence

La fuite entraîne tant de déconvenues que jamais tu n’y arriveras. Sans que tu l’aies voulu les choses s’approchent d’elles-mêmes et affamées te dépassent entraînant la venue d’autres à de plus grandes vitesses. Fermant les yeux, décidé à ne plus bouger d’un poil, tenter, folie, de rebrousser chemin : abimes, rien n’avait tenu.

J’écoutais gentiment les scripts endimanchés inventer les mots qui touchent au cœur et humanisent le programme ; aux coûts sociaux du contrôle devenus exorbitants répondra un changement par étape, lors d’une pause on accélère, c’est plus simple, on ne voit pas la différence.

Le désœuvrement donne ses leçons d’observation du temps qui passe. Laisse de coté l’invisible pour ne pas te distraire. Pas loin de rien, mettre à l’épreuve le silence. La vie est assez longue encore. Recommencer : reprends un peu d’indifférence d’hier, sans gloire et qui repose, mariée au gris du ciel la lumière de feuilles mortes.

s’entendre

On s’apprivoise à toute étrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne, moins je m’entends en moi.  Montaigne, Essais, III, 11, p. 1029