PIGEONNIER (Hugo von Hofmannsthal)

 

C’est dehors qu’on peut nous trouver, dehors. Comme l’arc-en-ciel immatériel, notre âme jette une arche par-dessus la chute inexorable de notre existence. Nous ne possédons pas notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi ». Le mot est une telle métaphore ! Des émotions reviennent qui autrefois déjà ont eu ici leur nid. Et d’ailleurs, est-ce que ce sont réellement elles de nouveau ? Elles ? N’est-ce pas plutôt seulement leur nichée qu’un obscur sentiment du pays natal a ramenée ici ? Il suffit. Quelque chose revient. Et ce quelque chose se rencontre en nous avec autre chose. Nous ne sommes pas plus qu’un pigeonnier.    Hugo von Hofmannsthal, Lettre de lord Chandos et autres essais, L’entretien sur les poèmes, Gal. 1980. p. 104.

sans suite XX

Changer de jour, faire du cut-up dans les bandes-son, faire disparaître un son dans un autre, se contrôler, prendre quelques précautions.

Corps en tous points repérable, une armure orgasmique.

Derrière la porte laissée ouverte sur le salon pour égayer la solitude.

Pour un robot ni la mort ni les assassins n’existent. La compréhension de ce qu’est un assassin développe une vague idée de la mort. Il regarde un spectacle d’assassins, par exemple leur agilité à ouvrir un ventre. Une imago d’hommes sans corps. Le temps des réunions passé, les manœuvres stratégiques mûres, un temps libre se dégageait, adonné à la ruse.

S’interroger sur le pourquoi et le sens des émotions échaudent l’assassin et les amants ; s’en empêchant leur conversation alors s’abrutit.

Il commence à s’endormir, depuis le début leurs conversations se chevauchent selon un fil qui n’a pas de cours ou qui heurte le lit asséché, il fermait les yeux sur l’horizon qui s’ouvrait.

Lors de la discussion on a partagé nos hésitations, on s’est donné du temps, on s’est sauvé, sans plus savoir le chemin du retour.

Ce n’était pas tant qu’elle s’était mise, sans le savoir, à parler de plus en plus souvent seule, c’était de la voir voutée, toute entière à l’écoute de sa litanie d’où s’échappait un grommellement loin du piano enchanteur de l’enfance maintenant placard débordant, encombré.

Submergés par la fébrilité bruyante des discussions nous dûmes d’urgence imposer le recours aux technologies de communication silencieuse. En retour on perçut le chant des rares oiseaux qu’on cherchait désespérément des yeux.

SANS SUITE XVII

 

 

La mauvaise herbe s’élève d’une plongée si longue qu’elle s’immobilise, se pigmente penchée à fleur de lumière. Les espèces persistent à traverser leur origine, à torsader le temps.

*

Sous l’eau la lumière efface le bleu, il y a du vent, ses yeux mi-clos et des torrents.

*

L’étoile de mer, dans un bocal, tête renversée, évadée dans cette nuit sans lune.

*

Dans la chambre par la fenêtre le soleil assombri.

*

Chagrin, il y a encore du linge à laver dans les limbes.

*

Détaché, comme absent, ou toujours avec un temps de retard, suffoqué, seul l’orage qui déroute, hors de lui, tout le monde fuit.

*

Paravent à la fatigue, aux nuages sombres, lesquels s’échappent, tourbillonnent, menacent de retomber, de s’engouffrer, de le souffler de l’intérieur. Un petit démon s’offre, s’entretient, prenant tout à sa charge.

le dimanche d’après

hiver 1932

Voici les récits que racontent les Chiens quand le feu brule clair et que le vent souffle du nord. La famille alors fait cercle autour du feu. Les jeunes chiots écoutent sans mot dire. Et quand l’histoire est finie, ils posent maintes questions:

Qu’est-ce que l’homme ?

Qu’est-ce qu’une cité ?

Ou encore, qu’est ce que la guerre ?

Siodmak, RobertMenschen am Sonntag (People on Sunday, 1930)

plancher

Je l’ai rencontrée il y a longtemps, il en fut déjà ainsi au premier jour, l’espace pivotait s’accélérait, la béance du soleil, les ombres amies prodigues. Il y a combien d’années ? Depuis j’abrège mes jours, je disperse le temps de l’origine aux creux des lisières microscopiques, les ombres allongées occupent la nuit, j’ai mangé du temps, je mange le temps d’encore, je laisse les brumes brouter l’avenir, le dos tourné. Ce que j’ai lu entendu vu se confond, s’éloigne un peu plus, la passion laisse un goût de fane ou croupit quelque part, compagnie pâle du refuge, indifférente aux catastrophes, un sourire à rien, des portraits des odeurs de couloirs sans porte où traversent des veilleuses aux lueurs ternes ensommeillées.

Comme ça, à moitié, de temps en temps pour de vrai, jouer la comédie, la vraie enfin, entrée en scène, masqué, seconde peau, présence amante sous capuche transparente ; voir s’élever et prendre sol, en vis-à-vis le miroir de ses yeux, s’étonner encore, d’un seul regard la multitude des visages, plonger dans le décor, puis se coucher sans rien penser, comptant repassant les images, le ciel blanc délavé, écoutant le plancher craquer, bienheureux.