je voudrais…

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« Je voudrais que les pensées se succédassent dans un livre comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmonie, mais à l’aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre ; et non pas pourtant sans se suivre, sans s’accorder, sans s’assortir. Oui, je voudrais qu’elle roulassent sans s’accrocher et se tenir, en sorte que chacune d’elles pût subsister indépendante. Point de cohésion trop stricte ; mais aussi point d’incohérence : la plus légère est monstrueuse » (Joseph JoubertIn Gérard Macé, pensées simples, Gal., 2011, 146-147)

Turner - une allée d'arbres - c.1822

l’opinion pour nourriture

Dans Platon, dans Phaidros 248 c, dans le théâtre céleste le démon Phthonos (en latin Invidia, en français, l’envie) est le seul dieu exclu du chœur des dieux. Les chevaux magnifiques, mais trop lourds, peinent à s’approcher de leur mangeoire. Les vieilles âmes des hommes, passant de corps en corps dans des cycles de vie infinie, estropiées à la longue, leurs ailes froissées, leurs plumes brisées, faute d’avoir été initiées à la contemplation, ont l’opinion pour nourriture. « Inutile d’avoir pour elles un regard ! s’écrie alors Platon avec une force soudaine. Il faut fuir les âmes (psychè) qui ont une opinion (doxa) de la même façon qu’on s’éloigne quand on voit venir des hommes éméchés ! »  P. Quignard, Critique du jugement, Galilée, P 35

Goya, detail from Plate 13 of Los Caprichos (1799)

sans suite III

Yasuhiro Ishimoto

Face à face, un robot débranché qui ne ressent pas moins ni plus, et un chat décontenancé dans la pièce où clignote la nuit.

Les robots sont dans la nature comme dans un garage désaffecté. Sur leurs lèvres, à leurs doigts, à leurs yeux, les architectures high-tech délivrent un mouvement imperceptible, extraordinairement léger, naturel, invivable.

Les catastrophes reposent le robot.

Agrandir le tunnel jusqu’à perdre de vue ses parois. Supporter, renforcer, charger la densité du monde miniaturisé. Inventer les fenêtres. Claquer son temps à chercher le sextant. Se sauver au ralenti.

Des robots sur le front des anomalies climatiques.

Dernier enthousiasme de l’homme, surpassé désormais au poker par le robot.

Ce fut quand le robot l’exécuta que la vache vit un homme pour le premier jour.

Les souris au moment de s’endormir dans la paille du trône se multipliaient ailleurs dans un silence musical.

Quand je regarde les gens comme des animaux j’arrive à écouter, même une envie de parler. Les mouvements animaux et les paroles métamorphosent les corps.

Le ciel ne l’intéressait presque plus depuis qu’il avait failli un jour se noyer. Les vaches lui donnaient le vertige.

crépuscule de l’aube

Suzuki Kiitsu, herbe d'Automne période Edo, 19e siècle

« Mais pour Macmann, ouf, le revoilà, c’est bien un soir de printemps, un vent d’équinoxe rage le long des quais, bordés de part et d’autre du fleuve de hauts bâtiments rouges, dont beaucoup sont des entrepôts. Ou c’est peut-être un soir d’automne et ces feuilles qui tournoient dans l’air, venues d’on ne sait où, car ici il n’y a pas d’arbres, ne sont plus les premières de l’année, vertes à peine, mais des vieilles, qui ont connu les longues joies de l’été et ne sont plus bonnes maintenant qu’à faire de l’humus, maintenant que les hommes et les bêtes n’ont plus besoin d’ombre, au contraire, ni les oiseaux de nids où pondre et couver, et que même là où aucun coeur ne bat les arbres doivent noircir, quoiqu’il y en ait paraît-il qui restent toujours verts, on se demande pourquoi. Et à Macmann cela est sans doute égal que ce soit le printemps ou l’automne, à moins qu’il ne préfère l’été à l’hiver ou inversement, ce qui est peu probable. Mais on aurait tort de croire qu’il ne bougera jamais plus, ne changera jamais plus de place ni d’attitude, car il a encore toute la vieillesse devant lui, et puis ensuite cette sorte d’épilogue où l’on ne voit pas très bien de quoi il s’agit et qui ne semble pas ajouter grand’chose au déjà acquis ni lui enlever rien de sa confusion, mais qui a sans doute son utilité, comme on laisse sécher le foin avant de le rentrer » Malone Meurt, Samuel Beckett, Minuit, p 94

sans suite II

∼≡∼

Le fou, vissé à la vérité: à moitié en vie, à moitié malade. Existence confuse à plein-temps, l’autre fleur toxique entêtante à jamais.

Couper la langue narrative qui lui sert de pont. Les cordes si bien tressées qu’un jour elles t’étranglent.

Il en fait trop. Son corps n’étant plus à lui sa bouche parle toute seule. « De l’eau, de l’eau » demande t-il. Plongé dans le bassin d’eau suroxygénée, il se plaque en position fœtale contre la paroi.

Depuis qu’il est bébé l’angélus sonne au-dessus de son lit. Quand il n’a pas dormi et après trois séries de trois tintements, il se perd à la pleine volée. Il délire des papillons des cygnes dormant sous l’édredon où ses oreilles se ferment.

L’attente des sirènes derrière les fenêtres rend insupportable les dernières mouches.

Zone de turbulence. Repos : la vague, ses ourlets. Sa lave, son silence, les poissons commencent à parler. La tourbe mouillée glissant dans les bottes.

Le lac, la chaleur, densité découpée, allée courbe, plonger, ruisseler de l’intérieur.

Le vent chassa la pluie, puis l’emmena.

Attendre le bruit de la pierre dans le puits, l’averse tombe, la tempête entrevue.

À rater sa sortie du corps suicidaire il perd sa voix, ce n’est qu’une oreille.

Le monde sonore, non-visitable, sa source, proche, multipliée, belle et trompeuse, résonances, son amplifié, et un peu plus de silence inséré, sur le bout des doigts. Puis les vases clos.

Silence démultiplié, écrans ouverts sur le ciel, entropie en images, parcours fléché magnétique.

Se rapprocher de soi, s’éparpiller, pressé d’arriver quelque part.

Le vent l’automne les feuilles les arbres s’élèvent, dispersion maximale les oiseaux en altitude équilibre redeviennent bavards dès le crépuscule.

La preuve se tient sous une pierre tombale. Je brûle mon malheur dans la cheminée.

Statue de Buddha trouvée dans le monastère de Tapa- Kalan :Mission Foucher 1923, cliché Godard,