« La promesse d’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité ».
(…)
« Les guerres sont menées pour elles-mêmes. Aussi longtemps qu’on ne l’admettra pas, on ne pourra pas les combattre efficacement ».
Elias Canetti, Le livre contre la mort, p 27 et 28, Ed. A. Michel.
Juste à temps, avant que le souvenir ne s’efface, l’amnésique récapitule la maigre récolte dans les embruns. Pendant qu’il se meurt il prépare son grand déménagement. Les voyages qu’il n’a pas fait, les pays qu’il n’a pas vu, voilent un peu l’entrée, la porte close du premier jour.
L’immobilité porte l’infini, des milliers de petites choses insignifiantes créent telle inclination, tel sentiment, ceci se répétant jusqu’à prendre consistance en telle circonstance, le corps concorde avec le moment du lieu, les statues rient en pleine nuit, la farce se joue.
Ses propriétés se déclinent sous plusieurs variétés, telle variété exalte tel élément, redistribue l’ensemble, chaque propriété est partagée en toutes les autres propriétés. Au final toutes les variétés se ressemblent.
Il ne se voit pas, dans la lune, les miroirs ne le regardent pas. Il n’entre pas dans son visage, sans pour autant être fantôme, personne ne le remarque. Le rêve s’évade de l’image dans le miroir, bien y caler sa tête, y considérer son âge, assuré de le précéder, d’être inaltérable, à soi-même son propre sujet. À y toquer, l’image mentale du visage ne coïncide pas avec celle au miroir, où sont les apparences ? Dût-il s’y arrêter entre deux portes c’est une tête d’un autre âge. L’image est sans dimension et le cadre du miroir est flou, tout comme l’ombre incommensurable du réel qui le borde. L’image est le miroir qui réjouit ou repousse, aux dés jetés le dos tourné.
Monter un pont, pierre par pierre toutes hissées du lit de la rivière. En dessous le soleil tape, la maladresse se dissout dans l’air amolli, le temps de s’attarder prospère, à midi le langage s’en va, à son chevet les paroles sont contredites.
Pendant la taille des pierres, se répéter ce qu’on dit pour conjurer le sort.
Ce caillou est descendu intacte des sommets. La caresse de la rivière en fait son sable. Les nuages traversent la montagne.
Le seuil est une ride d’éternel. Derrière la porte les ruines, autour d’elles le béton. Sur le seuil le sable, la terre, les feuilles, la pluie, la neige, la pierre.
Tendus vers une fin manquée toujours. Travail laborieux du scribe. Apprendre à couler, imaginer la mer. Seul le vent sur le visage.
Derrière elle la mer. Devant ses yeux la mer encore. Demi-lune dans les embruns.
D’épuisement ou par l’inanité de tout, arrive un peu de la douceur et de la fluidité du jour.
Pourtant même en plein brouillard le temps file si vite.
À tes oreilles souffle C’est le corps, c’est le corps … C’est l’amour, l’entravée, la parole
Plus rien ne s’accorde, les chambres ne correspondent plus, les pièces sont des couloirs, des couloirs sur couloirs, au silence il culbute, tant de voix dans sa tête, une seule souveraine y ramène l’ordre, tranche, il est temps, toutes les autres têtes au dehors, le langage n’a plus de tête, une bouche affolée parle en ventriloque, balbutie, redouble d’efforts afin de détendre ses lèvres, prononcer le nom coupable qui se refuse, la tête parle toute seule, à voix haute, quel murmure, personne n’entend, trop rapide, légère aussi, des réponses ou l’écho, le méandre d’une voix lourde, sombre, décalée, ravie par la lueur d’ombres colorées. Des creux et ralentis, des franchissements du sas, un lieu où se poser, les mots s’approchent comme d’un miroir, la voix est forte et peut se taire, si près, de peur de réveiller les morts.
Raymond Depardon. San Clemente, hôpital psychiatrique, 1978-79