terrier

Harry Gruyaert Belgium. Town of Ostende. Thermal palace. 1988.
Qui ne modifierait ses plans de voyages et d’avenir,
même s’il est en pleine route, en présence de mon terrier ?

    « J’ai organisé mon terrier et il m’a l’air bien réussi. De dehors on voit un grand trou, mais qui ne mène nulle part ; au bout de quelques pas, on se heurte au rocher. Je ne veux pas me vanter d’avoir eu là une ruse intentionnelle ; ce trou n’est que le résultat de l’une des nombreuses tentatives que j’avais faites vainement, mais il m’a semblé avantageux de ne pas la recouvrir. Evidemment, il est des ruses si subtiles qu’elles se contrecarrent elles-mêmes, je le sais mieux que personne, et il est bien hardi de vouloir faire croire que ce trou peut dissimuler une proie digne de recherche. Mais ce serait me méconnaître que de me croire pusillanime et de penser que je ne creuse mon terrier que par lâcheté. A quelque mille pas de là se trouve cachée, sous une couche de mousse qu’on peut relever, la véritable entrée de mon habitation ; elle est aussi bien défendue qu’une chose puisse l’être en ce monde évidemment, quelqu’un peut marcher sur la mousse, on peut la crever d’un élan, et voilà mon entrée ouverte, et, si on veut – à condition de posséder évidemment certaines qualités assez rares – il n’y a plus qu’à entrer et à saccager tout. Je le sais bien, et même maintenant, au zénith de ma vie pourtant, je n’ai jamais une heure de vraie tranquillité. Je sais qu’à cette place, là-bas, dans cette mousse sombre, je suis mortellement vulnérable, et je vois souvent, dans mes songes, un museau renifler cupidement à l’entour. J’aurais pu, pensera-t-on, boucher aussi cette entrée avec une mince couche de terre bien tassée, puis au-dessous avec une couche plus molle, de sorte que je n’aurais jamais eu que peu de peine à me refaire ma sortie. Mais ce n’est pas possible ; car c’est justement la prudence qui exige que je puisse m’échapper sur-le-champ, c’est la prudence qui, comme si souvent, hélas ! exige qu’on risque sa vie ; ce sont calculs des plus pénibles et le plaisir qu’un cerveau subtil puise en lui-même incite seul à les pousser plus loin. Il faut que j’aie la possibilité de sortir immédiatement : ne puis-je pas, malgré toute ma vigilance, être attaqué du côté le plus inattendu ? Je vis en paix au plus secret de ma maison, et cependant quelque part, n’importe où, l’ennemi perce un trou qui l’amènera sur moi. Je ne veux pas dire qu’il ait plus de flair que je n’en ai ; peut-être m’ignore-t-il autant que je l’ignore. Mais il existe des ravisseurs acharnés qui fouissent aveuglément et, vu la formidable étendue de mon terrier, ceux-là mêmes peuvent espérer tomber un jour sur l’une de mes voies. Evidemment, j’ai l’avantage d’être chez moi, de connaître toutes les routes et toutes les directions… Le ravisseur risque facilement de devenir ma victime, et une victime d’un goût fort délicat. Mais je me fais vieux, je suis moins fort que beaucoup d’autres et j’ai tant d’ennemis ! En en fuyant un je risque de tomber sous la patte d’un autre. Hélas ! que ne risqué-je pas ! Il me faut la certitude de posséder quelque part une sortie d’accès facile et grande ouverte par où je puisse passer sans peine ; je ne veux pas risquer, pendant que je gratterais avec la rage du désespoir, de sentir soudain si peu que ce soit, le Ciel m’en préserve, les dents d’un poursuivant se planter dans ma cuisse. Je n’ai pas d’ennemis que là-haut, il en existe aussi sous terre. Je n’en ai encore jamais vu, mais les légendes parlent d’eux et j’y crois ferme. Ce sont des esprits souterrains ; la légende elle-même ne peut pas les décrire, leurs victimes elles-mêmes ne les ont pas vus ; ils arrivent, on entend leurs ongles gratter juste au-dessous de soi dans cette terre qui est leur élément ; à ce moment on est déjà perdu. Peu importe avec eux qu’on soit dans sa maison, c’est plutôt dans la leur qu’on se trouve. Avec eux ma sortie ne servira de rien, pas plus sans doute qu’en aucun cas ; elle causera plutôt ma mort ; mais elle constitue un espoir et je ne peux pas vivre sans lui. Outre ce grand couloir, je possède encore, pour me relier avec le monde extérieur, de petits boyaux très étroits et assez hasardeux qui me procurent un air respirable ; ils sont percés par les campagnols. Je me suis arrangé pour les utiliser. Ils élargissent le champ de mon flair et m’assurent ainsi une protection. De plus, ils laissent entrer chez moi une masse de menu gibier que je consomme sans me déranger, de sorte que je puis avoir en fretin un butin suffisant pour mon modeste entretien sans même quitter mon terrier.

Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence. Evidemment, il est trompeur. Il peut se trouver soudain rompu et alors ce sera la fin de tout. Mais en attendant j’en jouis. Je peux passer des heures à ramper dans mes couloirs sans entendre autre chose que le froufrou de quelque petit animal que je fais taire immédiatement entre mes dents, ou le crissement de la terre qui m’indique la nécessité d’une réparation à faire ; à part cela, calme complet. Quand l’air de la forêt pénètre, c’est en même temps chaud et frais. Parfois je m’étire et je me tourne de bien-être dans le couloir. Ah ! qu’il fait bon, quand l’âge vient, avoir un terrier comme le mien ! Qu’il fait bon se mettre à l’abri quand on sent l’automne approcher ! Tous les cent mètres j’ai élargi les couloirs, j’ai creusé de petits ronds-points où je peux me rouler confortablement en boule, me chauffer à ma propre chaleur et me reposer. C’est là que je dors le doux sommeil de la paix, du désir assouvi, du but atteint, du propriétaire. Je ne sais si c’est l’effet d’une vieille habitude ou des dangers que peut présenter même un terrier comme celui-là, mais je m’éveille souvent en sursaut. De temps à autre, à intervalles réguliers, l’effroi m’arrache à mon profond sommeil et j’épie, j’épie dans le silence qui règne ici, toujours semblable jour et nuit, je souris, rassuré, et plonge, les membres détendus, dans un sommeil encore plus profond. Pauvres voyageurs sans maison, sur les routes et dans les bois, vous gisez sur un tas de feuilles, si vous avez eu de la chance, ou vous vous recroquevillez dans une harde de compagnons, livrés nus à tous les dangers qui viennent du ciel et de la terre. Je suis couché ici dans un endroit protégé de toutes parts – et j’en ai plus de cinquante ainsi dans mon terrier -, et les heures passent pour moi entre le rêve somnolent et le sommeil conscient, et je choisis ces heures à mon gré.

[…]

Mais à quoi sert de s’exhorter au calme ? L’imagination ne s’arrête pas, et je crois, au fond – il est inutile de chercher à le nier – que ce crissement provient d’un animal, et non pas d’un grand nombre de petits animaux, mais d’un seul et grand animal. Bien des faits seraient de nature à infirmer cette supposition. On entend le bruit de partout, toujours avec la même intensité, et régulièrement par surcroît, aussi bien le jour que la nuit ; évidemment, dans ces conditions, on doit pencher d’abord à croire qu’il s’agit là d’un grand nombre de petites bêtes, mais, comme je les aurais trouvées nécessairement en fouillant et que je ne les ai pas rencontrées, il ne reste plus qu’à admettre la présence d’un unique et grand animal, d’autant plus que ce qui semblerait démentir cette supposition ne démontre pas l’impossibilité de son existence, mais prouve simplement qu’il doit être plus dangereux que tout ce qu’on peut imaginer. C’est la seule raison qui m’a fait écarter mon hypothèse. J’abandonne mon illusion. C’est parce que mon dernier postulat doit être juste qu’on peut entendre cette bête de si loin, il y a longtemps que je retourne cette idée dans mon cerveau ; la bête doit travailler très vite ; elle traverse aussi rapidement le sol qu’un promeneur traverse un chemin ; la terre frémit sous ses griffes, et, même quand la bête est passée, ce tremblement et le bruit du travail marient leurs sons à cette grande distance, et moi, qui n’en entends que les dernières vibrations, je les entends partout semblables. Ajoutez que la bête n’avance pas sur moi, aussi le bruit ne peut-il changer ; elle doit avoir quelque projet dont le sens m’échappe ; je pense qu’elle m’enveloppe, qu’elle me cerne – ce qui ne veut pas dire qu’elle connaisse mon existence ; elle doit avoir déjà plusieurs fois tourné autour de mon terrier depuis que j’observe son travail. La nature de ce bruit, crissement ou sifflement, me donne beaucoup à penser. Quand je gratte et fouille la terre à ma façon, ce n’est pas du tout le même bruit ; je ne peux m’expliquer le crissement qu’en me disant que ce ne sont pas les ongles qui constituent le principal outil de la bête ; elle doit simplement s’en aider, elle opère sans doute surtout avec son museau ou son groin qui doit aider sa force formidable de je ne sais quels tranchants aigus. Elle fore probablement la terre d’un seul coup de ce groin puissant, elle arrache du sol un énorme morceau, et pendant ce temps je n’entends rien, c’est le silence intermédiaire ; mais ensuite elle aspire l’air avant de porter un nouveau coup. C’est cette aspiration que j’entends comme une sorte de «chut» ; ce doit être en réalité un bruit qui ébranle la terre, non seulement à cause de la force de la bête, mais aussi à cause de sa hâte, de son affairement au travail. Et ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est cette capacité de travailler sans arrêt ; peut-être les petites pauses lui donnent-elles l’occasion de se reposer un temps infime, mais elle n’a pas dû se détendre encore vraiment ; elle fouit et jour et nuit, toujours avec la même force, toujours avec la même vigueur, tenant toujours son but présent à son esprit, et un but qu’il lui faut atteindre en toute hâte, et elle a toutes les facultés nécessaires pour aboutir. Je ne pouvais m’attendre à pareil adversaire. Mais, indépendamment de ces particularités, ce qui se produit maintenant n’est qu’une chose que j’aurais dû redouter toujours, un événement pour lequel j’aurais dû toujours être prêt : il vient quelqu’un. Comment même a t-il pu se faire que tout se soit passé si longtemps si tranquillement, si heureusement ? Qui a dirigé les voies de l’ennemi pour qu’elles fissent ce grand détour autour de chez moi ? Pourquoi suis-je resté si longtemps à l’abri pour me trouver soudain réveillé par l’effroi ? Qu’étaient-ce, auprès de celui-ci, que tous les petits périls auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir ! Espérais-je que ma qualité de propriétaire du terrier allait me donner pouvoir contre cette intrusion ? Hélas ! C’est justement parce que je suis possesseur de ce grand ouvrage si fragile que je me trouve sans défense contre toute attaque un peu sérieuse : le bonheur de le posséder m’a gâté ; la fragilité du terrier m’a rendu sensible et fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est là ce que j’aurais dû prévoir ; je n’aurais pas dû penser à ma seule défense – encore l’ai-je fait bien légèrement, bien vainement, – mais à la défense du terrier. Il faudrait surtout s’arranger pour que certaines de ses parties, et en nombre aussi grand que possible, pussent être très rapidement bouchées en cas d’attaque et séparées des régions moins menacées par des masses de terre si grandes et si efficaces que l’intrus ne pût même pas soupçonner que le véritable terrier se trouve au-delà d’elles. Bien plus, ces éboulements devraient être propres non seulement à cacher le terrier, mais encore à enterrer l’envahisseur. Or, je n’ai rien fait dans ce sens ; rien, rien de rien n’a été entrepris qui puisse servir à cette fin, j’ai été étourdi comme un enfant, j’ai passé mon âge mûr en jeux puérils, mon esprit n’a fait que jouer avec l’idée du danger, j’ai négligé de penser vraiment au vrai danger. Pourtant, que d’avertissements ! Il ne s’est rien passé, c’est vrai, qui approchât du péril d’aujourd’hui, mais, dans les débuts du terrier, j’ai tout de même vu des cas du même genre… je travaillais alors en petit apprenti à ma première galerie, le labyrinthe était à peine projeté en gros, j’avais déjà creusé une petite place, mais elle était complètement ratée dans ses proportions et dans sa maçonnerie ; bref, c’était tellement un début qu’on ne pouvait prendre ce travail que pour un essai, pour une chose qu’on peut soudain abandonner sans grands regrets si la patience vous échappe. Il arriva alors que, pendant une pause – j’ai toujours fait beaucoup trop de pauses pendant ma vie -, tandis que j’étais couché entre mes tas de terre, j’entendis brusquement un bruit dans le lointain. Jeune comme je l’étais, je ressentis alors plus de curiosité que de crainte. Je lâchai mon travail et me mis à épier ; j’épiais à cette époque-là ! Je n’allais pas sous le toit de mousse pour me détendre et n’être pas obligé d’écouter ! Bref, j’épiai. Je distinguai très nettement qu’il s’agissait d’un fouissement semblable au mien ; le bruit en était un peu plus faible mais on ne pouvait pas savoir dans quelle mesure c’était un effet de la distance. J’étais très curieux de comprendre, mais je restais calme et de sang-froid. Peut-être suis-je, pensais-je, au milieu du terrier d’un autre, son possesseur va venir jusqu’à moi. Si cette hypothèse s’était vérifiée, n’ayant jamais été avide de conquêtes ni de querelles, j’aurais pris le large pour aller bâtir ailleurs. Mais j’étais jeune, je n’avais pas encore de logis, rien ne m’empêchait de garder ma tranquillité intérieure. La suite de l’aventure ne m’émut pas davantage, je ne sus pourtant pas ce qui se passa. Si celui qui creusait cherchait à venir vers moi parce qu’il m’avait entendu, j’ignore pourquoi il changea soudain de direction comme il le fit, si ce fut parce que mon silence le priva de repère ou, ce qui me paraît plus probable, parce que l’adversaire modifia lui-même sa tactique. Mais peut-être aussi m’étais-je trompé complètement, peut-être n’avait-il jamais eu d’intentions hostiles, en tout cas le bruit s’accusa encore un instant comme s’il se rapprochait, et moi, dans ma jeune énergie, je n’aurais peut-être pas été fâché de voir surgir le fouisseur, mais il n’arriva rien de ce genre ; à partir d’un certain moment les grattements diminuèrent d’intensité, ils devinrent de plus en plus légers comme si le perceur se détournait petit à petit de sa première direction, et tout d’un coup on n’entendit plus rien : on eût dit que l’animal s’était mis à percer dans une direction complètement opposée et s’éloignait de moi en me tournant le dos ; je tendis encore longtemps l’oreille dans le silence avant de reprendre mon ouvrage. L’avertissement avait été précis, pourtant j’eus vite fait de l’oublier et il n’eut guère d’influence sur mes plans. Maintenant, tout mon âge mûr me sépare de cette époque, mais n’est-ce pas comme s’il n’y avait rien eu depuis ? Je fais toujours de grandes pauses dans mon travail pour écouter, l’oreille au mur : le fouisseur vient de modifier ses intentions, il a fait demi-tour, il revient de son voyage, il croit qu’il m’a laissé suffisamment de temps pour me préparer à le recevoir. Mais je suis moins prêt que jamais ; mon grand terrier reste là sans défense, je ne suis plus un petit apprenti, je suis un vieux maître maçon, et le peu de force que j’ai m’abandonne au moment de prendre une décision solide ; pourtant, quelque vieux que je sois, il me semble que j’aimerais l’être encore plus, que j’aimerais l’être tellement que je ne pusse plus quitter le coin où je repose sous la mousse, car, en réalité, je ne peux plus rester là, je me relève et vais rejoindre en toute hâte les profondeurs de mon terrier comme si je n’avais trouvé ici que de nouveaux sujets d’inquiétude au lieu du repos désiré. Où en était la situation quand je suis monté ? Le crissement s’était affaibli ? Non, il s’était accentué, je vais écouter à dix endroits et je m’aperçois de mon erreur : le crissement est resté le même, il n’a diminué en rien. Rien ne se modifie là-bas, on y est calme, on n’y mesure pas le temps, au lieu qu’ici toute seconde vous ébranle un peu plus pendant que vous écoutez. Et je reprends le long chemin de la place forte ; tout, autour de moi, semble ému, tout semble me regarder, puis se détourner un peu pour ne pas me gêner et s’efforcer pourtant de lire sur mon visage la décision qui sauvera la situation. Je secoue la tête, je n’ai pas encore pris de décision, je ne vais pas à la place forte pour exécuter un plan. Je passe devant l’endroit où j’aurais voulu creuser la galerie d’exploration ; je l’examine une fois de plus, c’eût été le bon endroit, la galerie aurait conduit dans la direction où se trouvent le plus de dispositifs d’aération ; ils m’auraient bien facilité le travail ; je n’aurais peut-être pas eu à fouir bien loin, je n’aurais peut-être pas eu à creuser jusqu’à l’origine du bruit, peut-être m’aurait-il suffi d’écouter le long des conduits. Mais nulle considération n’est assez forte pour me pousser à ces forages. Cette galerie m’apporterait la certitude ? J’en suis à ne même plus chercher une certitude. Je choisis dans la place forte un beau morceau de viande rouge dépouillée de sa peau et je m’enfonce avec lui dans l’un des tas de terre : là du moins je serai en paix, autant que la paix puisse régner encore ici. Je lâche ma viande, je la mordille, je pense à la bête étrangère qui creuse son chemin au loin, puis je me dis que je devrais me gaver de mes provisions tant que j’en ai encore la possibilité. C’est sans doute là le seul plan exécutable qu’il me reste. Je cherche à déchiffrer celui de la bête : voyage-t-elle ou travaille-t-elle à son propre terrier ? Si elle voyage, je pourrais peut-être m’entendre avec elle. Si elle arrive jusque chez moi, je lui donnerai quelques-unes de mes provisions et elle poursuivra sa route. Et voilà, elle poursuivra sa route. Dans mon tas de terre, naturellement, je peux tout rêver, je peux même rêver une entente, bien que je sache parfaitement que cela ne puisse pas exister et que dès l’instant où nous nous verrons, que dis-je ? où nous nous sentirons à proximité l’un de l’autre, nous sortirons griffes et dents avec un nouvel appétit, même si nous sommes repus, tous les .deux au même moment, pas une seconde plus tôt, pas une seconde plus tard, avec une égale folie. Et, comme toujours, à bon droit : qui ne modifierait ses plans de voyages et d’avenir, même s’il est en pleine route, en présence de mon terrier ? Mais peut-être la bête creuse-t-elle le sien ; alors il ne saurait même pas être question d’aller rêver à une entente. Même s’il s’agit d’un animal si singulier que son terrier puisse supporter un voisinage, mon terrier à moi n’en admet aucun, tout au moins aucun qui s’entende avec un autre. Pour le moment, évidemment, la bête semble être très loin ; si elle se retirait encore un petit peu plus, je pense que le bruit disparaîtrait aussi et peut-être tout s’arrangerait-il encore comme dans l’ancien temps ; je n’aurais fait qu’une expérience pénible, mais bienfaisante, elle me pousserait à opérer les plus diverses modifications ; dès que j’aurai un peu de repos et que le danger me pressera de moins près, je serai capable de toutes sortes de grands ouvrages ; peut-être, étant donné les formidables possibilités que lui accorde sa puissance de travail, la bête renoncera-t-elle à étendre son terrier dans la direction du mien et se dédommagera-t-elle ailleurs. Là non plus, naturellement, ce ne sera pas par des négociations qu’on obtiendra un résultat, il faudra que l’animal comprenne de lui-même ou que je lui impose ma volonté. Dans les deux cas il est très important de savoir qu’il connaît mon existence et ce qu’il en connaît. Plus j’y réfléchis, plus il me semble invraisemblable qu’il m’ait entendu : il est possible, bien que je trouve personnellement la chose inconcevable, qu’il ait eu je ne sais comment de vagues renseignements sur moi, mais il ne m’a sûrement pas entendu. Tant que je n’ai rien su de lui il n’a jamais pu m’entendre, car je restais silencieux – il n’y a rien de plus silencieux que la scène de mon retour au terrier, quand nous nous retrouvons après une longue absence -, et ensuite, quand j’ai fait les fouilles pour mes recherches, il aurait fort bien pu m’entendre, bien que ma façon de forer fasse extrêmement peu de bruit, mais, s’il m’avait réellement entendu, je l’aurais nécessairement remarqué, il aurait dû s’arrêter fréquemment pour épier au cours de sa besogne, or il ne s’est pas produit de changement ».

Franz Kafka, Le Terrier (extrait), 1923                                                                                        ______________________________________________________________

La photo provient des 2426 photos de Harry Gruyaert à cette adresse Magnum.

collapsus

L’attraction des images en mouvement soulage de l’attente du temps qui ne passe pas ou passe sans nous, ferme la fenêtre aux mouches obtuses derrière la vitre qui ne lâchent pas d’une semelle la course des fantômes hagards dans le couloir du retour. La lumière rouge scintille de tous ces éléments indésirables qui appellent à la rescousse des mots nouveaux qui les suppriment. Les volets sont ouverts aux chants des oiseaux à la sortie du tunnel, leurs petits s’ébattent. A l’aube nous remplissons de nourritures et de boissons légères un sac de montagne pour rejoindre la fête du miel en répétant le chœur appris comme un seul durant les dimanches d’hiver, la tempête la neige n’en était que plus belle.

L’interactivité des appareils portables de communication, de la seule insertion participante des corps des clients abonnés, relie le flux des choix et des nouvelles offres, la modernité coule dans nos veines ; plus tard nous sortirons par les lignes de faille tout en déchiffrant à la bougie l’adresse d’un motel à l’abandon. En attendant nous prenons le train, continuons traversons la voie, longeons les rails, envoyant des messages prévenant du retard, qu’il n’y avait pas de correspondances. La moitié du corps se déleste en savourant une crème battue en neige trop bonne les yeux fermés au buffet de la gare communale des télé transportations. Du portable au fixe le chemin s’est aboli, la distinction superfétatoire, d’où une forte envie d’arrêter le bal.

Jérôme Bosch s’appariait aux bulles d’oxygène qui lèvent les cieux, des capsules colorées, des graines aux éclats, les focales ouvertes depuis les chutes qui nous laissaient cois. L’étendue reprenait les hauteurs perdues de vue, rapprochant nos plus fols espoirs d’une nuit aux nuages blancs. La guerre était à chaque fois vaincue, et les lointaines n’existaient pas encore.

Le temps mort est ralenti et les réussites nous ont transformés sourds aveugles et muets aux effets de seuils, zombies entraînant nos voisins animaux des sous-sols, des parterres et des cieux, à l’égard desquelles le joker de d’altérité aurait été plus opportun pour supporter nos semblables. Cette vidéo détestable est un trou noir à rêve, déjà que je ne rêve presque plus, Momo ma femme me racontant les siens à l’heure du thé, je ne sais si les rêves passés en mémoire-vive importent encore, c’était il y a longtemps, mon arrière grand-mère avait cent quatre ans, lors de son dernier jour, me « visita » ;  elle m’apparut en disparaissant progressivement jusqu’à l’absence, laissant l’empreinte d’une masse d’énergie dense au-delà du concevable qui m’entraîna, pantois, au réveil.

la lumière et sa nuit

Le Regard Aveugle (un film de fayçal a bentahar)

Je lui demandais ce qu’il entendait par un miroir : « Une machine, me répondit-il, qui met les choses en relief, loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle. C’est comme ma main qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le sentir. » Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, Denis Diderot, 1749. 

   Fayçal A. Bentahar met gracieusement en ligne son film Le Regard Aveugle ; inutile de le raconter puisqu’un voyage se raconte au jour le jour, n’y revenons pas, le lendemain c’est un souvenir. Ma main est lourde, je suis incapable à priori de parler d’un film, ce sera raté, tu le sais personne ne comprend rien quand tu racontes un film, tu t’arrêtes avant de t’en apercevoir, avant la fin, il y a beaucoup de belles surprises dans ce film, une saveur que j’ai trouvé dans ceux d’Abbas Kariostami.

L’insaisi qui revient divague, tu rêves devant un feu l’hiver sédentaire, le road movie invite aux voyages qui reviennent en tête, sédiments immobiles. Donc… road movie vers Agdz dans la Vallée du Drâa: les montagnes de l’Atlas, les roches du désert, « lieu sans lieu », déplient le temps du regard. Terme du voyage, le territoire de l’aveugle, le sujet du voyage, la jeune femme au puits rendue, reste muette (dommage), l’ombre est dedans, d’un silence étouffé, qui désoriente, de larmes sèches, nous voyons et avons peine à imaginer; la terre est une piste d’atterrissage cabossée, l’aveugle n’y vole pas, elle y vole, pieds à terre et le sol a changé, son regard à tâtons, un oiseau bouge le vent, le présent arrive du dehors, proche & lointain suspendus balancent – intermittence, miroir.

Nous voyons passer le temps comme l’aveugle regarde un visage, écoute la foule. « Saisir » le passage du temps reculerait les frontières du visible, le paysage éconduit enverrait donc voir ailleurs. Le cinéma produit cette illusion première, faisant du paysage un véhicule aventureux conduit par des protagonistes-démiurges; s’y enfoncer, s’y dilater, dresser des contre-feux, la générosité suffit. Par la fenêtre, un peintre ; on l’envierait, la chaise sur laquelle il revient s’asseoir, comme devant, l’aveugle pas à pas rejoint la trace, l’ombre repérée, sa place au bout du champ, tous deux lointains, face à face. Le peintre qui suit la course du soleil n’a que faire de la perspective et de la géométrie. Le premier plan arrive à la surface, le soleil étant son point aveugle ; les termes du rapport sont posés, l’exploration a lieu dans un temps arrêté, le mouvement émerge des plis indéfinis de l’ombre, là où la photo échoue.

Je poursuis dans les méandres obscures d’alcôves percées de minces meurtrières qui chapitrent le film aux paragraphes syncopés ; lumière écopée – éclipse image noire son aveugle – image silence – son coupé espace disparu – lumière temps mouvant – image fixe donnée à l’aveugle, reflet ombre et voix, regard invisible du zoom, les rêves muets sauvent, épaisseur disparition de l’air, la butée du temps qui aide à dormir, oreiller d’une digue.

Les routes bordent le labyrinthe natif, livrent des chemins qui bifurquent, des ruines, mènent au bout d’un quelconque point cardinal où les témoins aveugles enregistrent par avance ton départ. Dans le Livre de Sable Borges avance que « si l’espace est infini nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

Routes, pistes, que cette autre histoire chevauche, qui l’a précédée, l’autre lumière, l’arrivée de l’électricité et de l’image dans  لشاي أو الكهرباء Thé ou électricité قصص و رجال  de Jérôme Le Maire

Le voyage est mise au point constante du mouvement, affleurement du temps… soi, tant bien que mal à s’extraire de sa ronde, sans pour autant disposer du secourable clin d’œil du sourire du chat du Cheshire. Effacement où s’entrouvre le passé, sa vacuité, sur un pas de porte. Le regard grand ouvert rapproche, rejoint une source invisible, le reflet répartit les figures, capture la couleur, brasse les cartes corps et lumière d’un temps dissolu. Ombre révélée ou les formes naissent. Reflet, demeure du miroir, traversée,  pesanteur du temps, ridules de la mémoire, absence, le passé échoue à la surface, l’aube enferme son chant dans les eaux souterraines. Comment distinguer le point de fuite de cette place-ci où se tient l’ombre ? Porte entrebâillée, d’une lumière impossible à mettre au point, au bout d’un tube comme un trou qui se comblerait, une lueur tremblante de brume opaque, verdâtre, bleuâtre, par fentes verticales, minces.

(lieu ?)http://www.agencevu.com/photographers/photographer.php?id=105

Il faut refuser le regard des autres

CHAPITRE XCVI

Il faut refuser le regard des autres

« Miss Draper éduqua ainsi la fille de Colette : « Vous ne devez pas plus pleurer devant un homme ou une femme que vous ne songez à faire votre besoin en gardant la porte ouverte. » Michel Foucault a écrit dans il faut défendre la société : « il n’y a pas d’autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que le rapport de soi à soi. » Il y a zèle funèbre dans la volonté d’être heureux à tout moment aux yeux de ceux qui ne le sont pas plus que vous et qui tremblent de mourir comme vous. Arrêtez de vous contraindre à paraître des gagnants dans un jeu où la mise est à l’avance, sous vos yeux, retranchée de vos jours ! Tout est perdant, tout est perdu, tout est fragile, tout est rare et tout, devenant moins nombreux, devenant plus rare, devient splendeur. Splendeur d’autant plus irradiante qu’elle se fait plus rare et plus éparse. Le chamanisme, l’anachorétisme, le catharisme, le jansénisme, l’anarchisme, le bouddhisme, l’épicurisme, l’érémitisme, le gnosticisme, le monarchisme chrétien, il y eut tant de choses bonnes à prendre dans ce monde de tristes visages. Chacun dénonce le négatif. Pourtant c’est la perle de l’homme. C’est le talisman de l’art. « Non » est le plus beau mot du monde. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, depuis le lancement des bombes sur les îles du Japon, depuis la fin de la guerre du Vietnam, depuis la fin de la République des Khmers, depuis la fin timide, inaccomplie et hésitante des dictatures communistes, on se fait un péché aux États-Unis, en Angleterre, en France, à Rome, à Berlin, à Tokyo, à Shangai, de ne pas être positif au minimum et si possible hilare. Le discours ayant pour propre d’opposer les différences, le jugement ayant pour propre d’écarter les opposants, l’un comme l’autre négligeant l’écart qu’il y a entre opposés et différents, creusent des fosses où on contraint de tomber nu en laissant la pelle et l’horreur à celui ou celle qui pleure et qui suit. Depuis des millénaires les sociétés suscitent beaucoup plus qu’elles n’en conviennent de marginaux, de mendiants, de rebelles, de galériens, de déserteurs, de dissidents, d’hétérodoxes, d’incroyants, de hors-la-loi, de bandits, de misérables, de conversos, de morisques, de luthériens, de contrebandiers, de communeros, d’agermanados, de célibataires, de malades, de fous. Quand Michel Foucault désira faire l’archéologie de ces extraordinaires et impalpables « silences » que génèrent progressivement les idéologies au fur et à mesure qu’elle prennent le relais des mythes qui les précèdent, il dégagea le fossé abyssal, artificiel, systématique, sanglant, vertigineux que chaque muraille neuve en s’érigeant ouvre, dans le même temps, à sa base. Les expériences limites propres à l’Occident historique avaient été l’orgie, la folie, le rêve, le sexe. L’opposition entre Apollon et Dionysos aboutit à l’interdiction des bacchanales à Rome. L’opposition entre raison et démence aboutit à l’enfermement des fous dans les ailes de la Renaissance. Le partage entre amour sentimental et volupté sexuelle aboutit à l’interdiction de la masturbation, des bordels,  de la pédophilie, de toutes les pratiques erratiques ou animales ou fantastiques ou fantasmatiques. La prison, la police, l’ordre du discours, la volonté de savoir, l’obligation de dire, les tribunaux, les asiles, les hôpitaux, les maternités, l’école, la presse, la télévision, le service militaire, l’État sont violents comme la violence du dialogue lui-même où chacun voudrait se faire entendre dans le piège de l’autre. Comme la société humaine fait des silencieux des parleurs, la langue invente l’humiliation des petits qui ne parlent pas à l’égard des grands qui les instruisent du discours du groupe, qui les soumettent à la lutte des classes dominantes à l’encontre des classes inférieurs et à la hiérarchisation entre sédentaires et errants, entre domestiques et fauves, entre castrés et sauvages, entre culture et nature. Telles sont les deux cités. Tels sont les deux royaumes. Tel est le partage propre aux vivipares. Entre jadis et passé. Entre pulsion et mémoire . »

Pascal Quignard, les désarçonnés, Col. Gal.- p 308-310

tout va bien

James Glaisher, voyage dans les airs, 1871

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Tout va bien, on chante, les grands espaces enjambent chaque jour que dieu fait les digues enfantines, les fastes surplombent la nuit, l’immortalité danse dans le palais de Qin Shi Huangdi, tout va bien, quoique ses milliers de soldats massifs soient bien silencieux, inoffensifs sans doute, mais imprévisibles. Il y a quelques heures une partie de la voûte du tunnel de Sasago s’est effondrée aux abords du mont Fuji. La pression monte dans la chambre magmatique, les appels aux soldats endormis des versants sont bien inutiles.

« Les gens adorent les grandes tours d’où l’idée d’en bâtir une dans l’espace. Nos experts en construction, climat, vitesse et effets des vents, disent que c’est possible »

YAMAMOTO MASAO