la lumière et sa nuit

Le Regard Aveugle (un film de fayçal a bentahar)

Je lui demandais ce qu’il entendait par un miroir : « Une machine, me répondit-il, qui met les choses en relief, loin d’elles-mêmes, si elles se trouvent placées convenablement par rapport à elle. C’est comme ma main qu’il ne faut pas que je pose à côté d’un objet pour le sentir. » Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, Denis Diderot, 1749. 

   Fayçal A. Bentahar met gracieusement en ligne son film Le Regard Aveugle ; inutile de le raconter puisqu’un voyage se raconte au jour le jour, n’y revenons pas, le lendemain c’est un souvenir. Ma main est lourde, je suis incapable à priori de parler d’un film, ce sera raté, tu le sais personne ne comprend rien quand tu racontes un film, tu t’arrêtes avant de t’en apercevoir, avant la fin, il y a beaucoup de belles surprises dans ce film, une saveur que j’ai trouvé dans ceux d’Abbas Kariostami.

L’insaisi qui revient divague, tu rêves devant un feu l’hiver sédentaire, le road movie invite aux voyages qui reviennent en tête, sédiments immobiles. Donc… road movie vers Agdz dans la Vallée du Drâa: les montagnes de l’Atlas, les roches du désert, « lieu sans lieu », déplient le temps du regard. Terme du voyage, le territoire de l’aveugle, le sujet du voyage, la jeune femme au puits rendue, reste muette (dommage), l’ombre est dedans, d’un silence étouffé, qui désoriente, de larmes sèches, nous voyons et avons peine à imaginer; la terre est une piste d’atterrissage cabossée, l’aveugle n’y vole pas, elle y vole, pieds à terre et le sol a changé, son regard à tâtons, un oiseau bouge le vent, le présent arrive du dehors, proche & lointain suspendus balancent – intermittence, miroir.

Nous voyons passer le temps comme l’aveugle regarde un visage, écoute la foule. « Saisir » le passage du temps reculerait les frontières du visible, le paysage éconduit enverrait donc voir ailleurs. Le cinéma produit cette illusion première, faisant du paysage un véhicule aventureux conduit par des protagonistes-démiurges; s’y enfoncer, s’y dilater, dresser des contre-feux, la générosité suffit. Par la fenêtre, un peintre ; on l’envierait, la chaise sur laquelle il revient s’asseoir, comme devant, l’aveugle pas à pas rejoint la trace, l’ombre repérée, sa place au bout du champ, tous deux lointains, face à face. Le peintre qui suit la course du soleil n’a que faire de la perspective et de la géométrie. Le premier plan arrive à la surface, le soleil étant son point aveugle ; les termes du rapport sont posés, l’exploration a lieu dans un temps arrêté, le mouvement émerge des plis indéfinis de l’ombre, là où la photo échoue.

Je poursuis dans les méandres obscures d’alcôves percées de minces meurtrières qui chapitrent le film aux paragraphes syncopés ; lumière écopée – éclipse image noire son aveugle – image silence – son coupé espace disparu – lumière temps mouvant – image fixe donnée à l’aveugle, reflet ombre et voix, regard invisible du zoom, les rêves muets sauvent, épaisseur disparition de l’air, la butée du temps qui aide à dormir, oreiller d’une digue.

Les routes bordent le labyrinthe natif, livrent des chemins qui bifurquent, des ruines, mènent au bout d’un quelconque point cardinal où les témoins aveugles enregistrent par avance ton départ. Dans le Livre de Sable Borges avance que « si l’espace est infini nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

Routes, pistes, que cette autre histoire chevauche, qui l’a précédée, l’autre lumière, l’arrivée de l’électricité et de l’image dans  لشاي أو الكهرباء Thé ou électricité قصص و رجال  de Jérôme Le Maire

Le voyage est mise au point constante du mouvement, affleurement du temps… soi, tant bien que mal à s’extraire de sa ronde, sans pour autant disposer du secourable clin d’œil du sourire du chat du Cheshire. Effacement où s’entrouvre le passé, sa vacuité, sur un pas de porte. Le regard grand ouvert rapproche, rejoint une source invisible, le reflet répartit les figures, capture la couleur, brasse les cartes corps et lumière d’un temps dissolu. Ombre révélée ou les formes naissent. Reflet, demeure du miroir, traversée,  pesanteur du temps, ridules de la mémoire, absence, le passé échoue à la surface, l’aube enferme son chant dans les eaux souterraines. Comment distinguer le point de fuite de cette place-ci où se tient l’ombre ? Porte entrebâillée, d’une lumière impossible à mettre au point, au bout d’un tube comme un trou qui se comblerait, une lueur tremblante de brume opaque, verdâtre, bleuâtre, par fentes verticales, minces.

(lieu ?)http://www.agencevu.com/photographers/photographer.php?id=105

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