a year in a minute

 

臉部穴道 tant de visages voilés de temps

«Nous donnons des noms faux à des choses vraies (…) Nous appelons petit ce qui est grand, grand ce qui est petit ; nous disons noir le blanc et blanc le noir. Nous appelons l’ombre la lumière et la lumière ombre. Nous disons coloré ce qui est mort et mort ce qui est coloré. Les noms et les désignations perdent leur contenu et leur sens. La situation est plus grave qu’à l’époque de la Tour de Babel. Les langues n’étaient encore que mêlées et l’un ne comprenait pas l’autre parce que chacun mettait un nom différent aux mêmes choses. Aujourd’hui au contraire tout le monde parle une même langue et c’est une langue fausse.   (Joseph Roth « L’Antéchrist » (1934) Seuil — Cité in « Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu » Jean Lévi, éd. Allia)

___________ #2

tu avances nulle part, inutile de se retourner. nos meilleures idées s’arrêtent et tournent en rond, ou dansent encore une fois, et s’assoient, plient, se figent, se défont, un château de sable, une coulée de sable sous la neige qui vole

première neige

Igor Pozner. Saint-Pétersbourg, 2012.

mes exaltations de la veille ont perdu leur ressort. j’ai pour elles le placard encombré, j’ai du feu, une fenêtre, des mots à taire qu’on aimerait voir tomber comme la neige en flocons, les petites annonces du journal, la route fatigante mais tout de même éloignée, le songe qui dure à disparaître aux milles nuits, la légèreté du matin, attention, fragile

miséricorde

Je viens de corriger la version allemande des Syllogismes. Quelle fatigue ! Il y a tant de mauvaise humeur dans ce livre que ça en devient écœurant et intolérable. Avec quelle joie, après cet exercice suffocant, n’ai-je pas écouté la Messe que Scarlatti a composée l’année de sa mort ! On fait une œuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d’exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. Mais ces Syllogismes, corrosifs en diable, c’est du vitriol, ce n’est pas de l’esprit. M. Cioran, Cahiers, Gal., p. 550.

interlude

la ville quand il pleut laisse derrière elle un brouillard où sonne un bord de mer. des parachutes piqués de banderilles, de pompons multicolores animent les rivages gris. la boucle alimentaire primesautière recycle les coquilles vides en boite à musique, la valse mouchetée aux xylophones et carillons cristallins de Bonobo t’envapent de barbe à papa. tu sors de l’histoire bouchère avec un tuba de survie augmentée, inerte.

jour né

Une journée en soi existe et la précédente existe et celle qui précède la précédente, et celle d’avant… et elles sont bien agglutinées, des dizaines ensemble, des trentaines, des années entières, et on arrive pas à vivre soi, mais seulement à vivre la vie, et l’on est tout étonné.

L’homme du pays de la Magie sait bien cela. Il sait que la journée existe et très forte, très soudée, et qu’il doit faire ce que la journée ne tient pas à faire.

Il cherche donc à sortir sa journée du mois. Et ce n’est pas le matin qu’on y arriverait. Vers deux heures de l’après-midi, il commence à la faire bouger, vers deux heures elle bascule (…). Enfin il la détourne, la chevauche ( H. Michaux, au pays de la magie, p173).