SANS SUITE XIX

 

Anticipation, retour au point initial. Le chien, déplorant son maître tant rompu et fourbu aux mêmes trajets répétitifs, se fait loup, l’entraîne à répondre, à le rendre apprenti chasseur-dresseur, à devenir ce qu’il était, à rendre la forêt plus dense.

Puis le maître passe à l’écriture (paraît-il vraiment avoir les cinq ans qu’on lui donne ?) qu’il abandonne aussi vite. Du tac au tac, à ses pinceaux ses dessins sur le mur, partout des chiens qui parlent.

Maison de luxe sur grand terrain, course entièrement close des deux bergers allemands libres soudain éponges aux pieds du maître.

Les animaux miroirs gardiens des rêves de leurs maîtres sans parole.

De mémoire, du séminaire consacré au bouddha il n’y a que la vache, par la fenêtre de la salle, le silence sous ses pis.

Au concours « libérer le corps » l’élu, beau, léger, est l’escargot.

Souris timide et vive, yeux noirs lumineux, été gris.

Les pigeons adorent les prestidigitations.

Quel spectacle pour le lapin à peine surgi du chapeau !

La salamandre torsade les fables, les idoles, les mensonges des morts aux vivants.

Utopie timide, l’œuf que mange le renard

L’huitre enferme l’écho comme l’araignée tisse sa toile, l’huitre s’enferme dans l’eau.

La chaîne, l’éléphant tire l’arbre

SANS SUITE XVIII

 

Dans le miroir il voit son double, mais il n’y est pas. La tristesse l’y enfonce, il reste coi d’un monologue sans soi avec la foule des quidams.

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Non il n’y a plus rien au fond de la bouteille. Au milieu de sa logorrhée tous les mots s’éparpillent et la redoublent.

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Discussion interminable où aucun mot n’est à sa place, et ces foutus corps qui encombrent désormais toute la place.

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Après abrutissement total il attend avec extrême agitation le repos. Ayant épuisé le croyable il attend l’incroyable.

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Il s’est converti tout seul.

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Il ne pouvait y mettre fin par peur de ne plus pouvoir recommencer autre chose. Entre-temps il aurait fallu que tout ait changé selon la providence.

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Derniers tests de la voix, suite de vibrations qui modèlent le réel et les mots qui tout de suite déraillent.

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Il ne parle anglais qu’avec les japonais. Un anglais bizarre modifiant son français, un japonais à fleur de lys.

 

dubuffet

SANS SUITE XVII

 

 

La mauvaise herbe s’élève d’une plongée si longue qu’elle s’immobilise, se pigmente penchée à fleur de lumière. Les espèces persistent à traverser leur origine, à torsader le temps.

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Sous l’eau la lumière efface le bleu, il y a du vent, ses yeux mi-clos et des torrents.

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L’étoile de mer, dans un bocal, tête renversée, évadée dans cette nuit sans lune.

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Dans la chambre par la fenêtre le soleil assombri.

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Chagrin, il y a encore du linge à laver dans les limbes.

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Détaché, comme absent, ou toujours avec un temps de retard, suffoqué, seul l’orage qui déroute, hors de lui, tout le monde fuit.

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Paravent à la fatigue, aux nuages sombres, lesquels s’échappent, tourbillonnent, menacent de retomber, de s’engouffrer, de le souffler de l’intérieur. Un petit démon s’offre, s’entretient, prenant tout à sa charge.

SANS SUITE XVI

 

Le robot fatigué d’un protocole imparfait va nettoyer en amont l’autre versant où il se destine. L’heure serait à parler mais son interlocuteur fuit dans les couloirs nouveaux où il ne trouve pas place, sa langue ne s’y retrouvant plus.

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Le robot avec sa grammaire perpétuellement changeante modifie le sens des mots, nous abandonnons la partie.

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Il procède par élimination, fait place nette, développe cette méthode de façon qu’in fine elle soit tout à fait subsidiaire, qu’elle n’occupe pas son temps, qu’elle l’en débarrasse.

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Cette impression inconfortable que les ingénieurs donnent de la merde à l’AI. La vengeance n’a plus besoin de sujet.

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Arrivé un peu là en trainant, maintenant forcé d’y croire puisque ici, bien qu’il n’y ait aucune différence avec le coin d’où il vient. Le robot le regarde avancer encore un peu, cette démarche qui finit par l’épuiser à mort.

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Et comment s’était-il retrouvé la ? Le spectacle lui donne l’impression d’une falsification de quelque chose d’obscur venu de loin, une doublure piégeuse qui venait l’avaler, l’air qui manque, un sacrifice au néant.

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Un jour s’occupera t-il peut-être de la métaphore, mais sait-on pourquoi, pour remplacer l’homme ?

 

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trou d’air

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Les fenêtres m’ont largué mais demeurent une belle découverte. Si la vie est longue et toute petite, la maison vue du ciel est un trou, une termitière de pierre, des couloirs aux vents froids.

Se déplacer dans un quartier vide et bruyant, éviter les ronces et les bulldozers, revenir, la maison vit encore, les murs dorment dans la nuit, des fenêtres retiennent la dernière seconde, les volets sont empilés à l’intérieur. Comment renaître dans un monde qui n’existe qu’à peine?

Derrière les rideaux s’étire la multitude des héros cassés, des amoureux sont passés, il y a longtemps que l’heure s’est arrêtée, certains ricanent à la télé, ton ombre se réchauffe, se colle à la lumière, les chuchotements du silence se sont tus.

Tomber, tomber mollement, apprendre à bien tomber, se déniaiser, roulant sur soi, se régler, pile électrique au réveil. Du corps le rêve se dessine, un creux se forme au-dessus au-dessous. Parmi les choses qui tombent un creux se forme aussi, les unes remplacent les autres. Ceux qui courent n’auront pas été loin.

sans suite XV

 

Il y a eu le chemin des catégories, puis celui des dates, puis il y a eu un flottement, les crises, les secondes inconstantes qui mangèrent les heures, etc. Retour au point de départ du lieu sans mémoire, du lieu fendu.

Les rêves invitent la réalité fantôme, ils roulent l’embryon de vie que Sisyphe s’emploie à hisser. Entre-temps qui grandit, et l’étonnement de se réveiller dans le même lieu et que ce lieu soit encore là.

Un écoulement clair de pensées ordinaires. Les tracas, ordonnés, trouvent répit sous vide. La ponctuation d’une pierre que l’eau engloutit.

Chaque jour se lever du bon pied, prêt à glander (à cette fin un plan d’ensemble solide, qui ne prenne presque pas de place, se révèle nécessaire).

Puis ce n’est pas l’idéal, l’indécision alors, quand glander a exténué ses possibles. Je zone, j’essaye de me souvenir de tel avantage, glande par défaut, le temps de la journée file, glisse cotonneux dans le sommeil. Sinon je me laisse investir par quelque projet marathonien, m’écroule au milieu de la nuit sans sommeil au cours d’un sprint sans fin.

Car je suis désespéré, mon cheval m’oblige à le porter.

Vaches, ventres dans la plaine, leur beuglement, baleines de champs enneigés, tâches blanches voilées d’humidité aux tons d’argile délavés, vapeurs, dernière neige de mai clairsemée.

Nous étions le week-end, nous partions et savions que tout allait s’écrouler, un parfum léger serein n’en était que plus précieux.

Le bordel règne ici, dedans. Dehors, pourtant, quelque fois il a l’intention de penser avec rigueur. Ce qui n’arrange rien avec la pluie qui se met à tomber. C’est vrai les choses nous dépassent, elles vont vite, mais pas assez vite, ce qui donne beaucoup de travail aux robots.

À la place de la conscience il reçoit l’immortalité.

Comme l’homme est un mammifère pressé, qui n’a du temps qu’une notion faible, il laisse filer son liquidateur, l’appelé à survivre, la piste d’élan soudain un cul de sac.

Daido Moriyama Farewell Photography, 1972 gelatin silver print