filiation

 

L’art du compromis des robots abandonne en contrepartie à l’homme sa grande affaire de post-vérité. Ils ne sont pas nos pères mais nous sommes leurs enfants. La réalité dédoublée en une chaîne minuscule de mèmes à bout de souffle.

Pour raisons humanitaires l’œuvre de la guerre sera dévolue aux robots.

Les personnes âgées sont de jeunes animaux ridés perdus dans un territoire fermement délimité et perpétuellement changeant. Malheureusement leurs têtes rajoutent une détresse, aucun autre animal n’arrive à les consoler.

Quand l’âge leur vient pourquoi appellent-ils soudain leur chien « Fifille » ? Quand l’âge atteint à son tour leur chien, comme deux gouttes d’eau irréfutables, ce sont bien ses parents.

mars est un aquarium

 

Nous nous réjouissions des robots qui déambulaient maladroitement, de leur nouvelle génitalité empruntée aux poissons. Nous les regardions par la fenêtre, tant de fois, leur détermination plus vive, même si se cognant à un espace qui se serait rétréci, à la recherche d’une direction, tentatives qui leur donnaient une présence nouvelle, fascinante, et qui en même temps nous échappaient ; nous touchions aux limites de notre liberté qui paradoxalement se réalisait.

La tête des robots changeait. De l’avancée biotechnologique spectaculaire c’est surtout leur tête qui obnubilait. Dans l’orage ils préparaient le grand salto, leur douce cogitation s’appareillait à un sarcophage vertical, empreinte sur quoi on soufflait notre dernier souffle, coque céleste avant le grand voyage transformationnel.

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quelle histoire au robot ?

 

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Maintenant que tout est prêt, quelle histoire raconter au robot ? — Un problème de mise au point et de focale persiste à propos de leurs yeux ; quelque soit la distance, réelle ou virtuelle, la macro seule fraye. L’opération qui consiste à juxtaposer, ordonner et ramener le champ du paysage dans une simultanéité souffre d’un tout léger temps de retard qu’on pense être une lenteur, une distorsion rétroactive. La question de la fixité démultipliée que son regard nous offre désespère : tout repenser sans savoir quoi devant la netteté, la clarté en tous points, le relief profond révélé… Nous bloquions à ce point désertés, dessourcés, à court d’informations.

Effet secondaire, son ombre quand il marchait c’est le paysage devant lui qui s’anime. Engagé et divisé, en apnée solitaire, il tente au crépuscule de freiner la plongée, scaphandrier au devenir poisson, au devenir vent. En grand fracas maintenant endormi dans les algues – il semble que le paysage en fasse sa créature. Contre cette créature en délibération frauduleuse dame nature se passera des hommes.

 

 

voyage, distances

 

En déséquilibre il doit accélérer, accélérer encore, jusqu’à ne plus pouvoir s’empêcher, tournoyer, lentement, par moment être debout, dériver aussi longtemps que possible, se découvrir avoir été passe-muraille, ralentir, ralentir, se heurter, sauvé.

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Le milieu, le centre, l’attraction dévoreuse. Tu te fais pierre, rien n’y fait. Tu ne fais que passer, rien qui t’arrête, c’est le même jour que tu arpentes, tes nuits comptent les rondes que font tes pas, un scénario où impossible de ne pas se cogner aux mêmes briques molles et pourtant c’est plein jour.

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Les rêves épuisent tout le temps, il manque des jonctions à la journée boiteuse, la nuit creuse, les rêves avalent.

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Un bout d’espace est tombé dans le temps, les pôles tournaient, tu cherches le point initial, il y en avait tant.

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Des lumières apparaissent, puis des formes, le monde offre un répit.

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Allées qui montent et descendent imperceptiblement, s’enfoncent, longent des parois, parfois des surfaces plus étendues, creusées à leur fond, second étage en sous-sol, grosses lettres et chiffres du mur effacés, suivre le moindre effort. Du point fort éloigné d’une courbe, une île fendue.

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Une ligne droite très fracturée, lente, encore lointaine, en chutes et hauts abimes, parcours d’épreuves où souhaits s’oublient sans trouver repos, sommeil en prélude homéopathique, la mort n’est rien quoique sauvage.

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La mort n’était rien, absolument rien, si la plainte, la souffrance ou la tuerie de masse ne la précédait.

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Se rapprocher de la plus petite distance, dans le cercle s’arrondir. Entrer dans le cercle doux, accueillant, rencontrer réseau de plis, de vides autour des angles.

 

penelope-umbrico-2013

brèche dans le brouillard

Mark Corne, Chongqing, Chine
Nous rêvons que nous festoyons; l’aube venue, nous pleurons – Tchouang-tseu

L’architecte a des colères qui font vibrer les lustres au-dessus des tables, dans la pénombre la fumée bascule. L’empereur, l’architecte, l’ivrogne moderne hisse désormais des ruines, lentement, lentement, sans aucune main pour désensevelir.

Une gare désaffectée que l’attente a aménagée en temple de l’oubli. Des dépliants touristiques post-exotiques gorgés d’eau. Un horizon sans ligne à perte de vue. Des tunnels d’autoroute ou s’enfoncer à la tombée du jour, tunnels à ciel ouvert pour éclairer la nuit. Égaré dans la vitesse, disparu des caméras, perdus dans des zones spécialisées qui nous y ont conduits, les terrains vagues, les bruits urbains divisés fondus aux animaux furtifs qui les traversent, qui ont existé, un ensemble de savoirs où quelques brins encore vivants dans le désordre le plus complet, alléchants, révulsants, glissent dans une forêt impénétrable, sans image, du seul sol qui tienne.

suspendus

Identifications des surfaces, d’abord celles plus nombreuses, actives et versatiles, aux permutations inlassables. À l’autre bout, les profondes, les préoccupantes, signalées au détour de visages nocturnes, insaisissables : le précipice, le ravin, le gouffre. La rosée y glisse, le vent tremble et l’assèche. Des germinations d’espaces.

Le sable y va au grès des pluies et du relief, charriant ce qu’il trouve (le peuple des fourmis, les graines disséminées, les pierres, les points de chaleur). Les courants d’air des bunkers enserrent les murs des serveurs. Le sablier se vidait, on ne comprenait rien, les explications ayant perdu tout appuis. Partout des cratères minuscules et géants, des bouches de sables qu’elles absorbaient.

Continuer était sans issue. Revenir en retranchant, jusqu’à un certain point. Accélérer, accourir sur des plateformes branlantes. Embrasser les bouches nourricières. Se sauver de ce qui sombre. S’immobiliser là, les racines ayant pris dans le mur.

Une foule spectaculaire, figée, en sueur, attendant la révélation de son existence par la démonstration de celle des fantômes. À l’écran géant un cyborg jette de la viande dans un trou : dans ses yeux une nostalgie, celle promise, post-mortem, qui s’étire à l’attente, tourne en rond, petites lumières qui vacillent. Embarras. Métamorphose en pâture.

À ce cratère-ci ils viennent chercher secours (ou c’est tout comme), régulièrement ils s’y rassemblent, gradins creusés un peu, s’assoient à la surface évasée, ils sont tous là. Ils savent, d’attendre, qu’ils ne seront jamais seuls, c’est déjà ça. De façon épisodique et très variable, le spectacle semble grandiose. Parfois du boucan d’enfer des pierres dévalent, des colonnes de poussière montent, quelqu’un arrive, le spectacle commence, le spectacle dure longtemps, l’attente est suspendue, la chute du fugitif provoque un grand éclat de rire. Ils rentrent bien sûr déçus. Les enfants sont au lit.

Dunes et pistes dans un cratère au sud-ouest du cratère Xainza (#MARS)