Charles Bukowski – The Crunch

Trop grand
trop petit

trop gros
trop maigre
ou rien du tout.

rire ou
larmes

haineux
amoureux

des inconnus avec des gueules
passées
à la limaille de plomb

des soudards qui parcourent
des rues en ruines

qui agitent des bouteilles
et qui, baïonnette au canon, violent
des vierges

ou un vieux type dans une pièce misérable
avec une photographie de M.Monroe.

il y a dans ce monde une solitude si grande
que vous pouvez la prendre
à bras le corps.

des gens claqués
mutilés
aussi bien par l’amour que par son manque.

des gens qui justement ne s’aiment
pas les uns les autres
les uns sur les autres.

les riches n’aiment pas les riches
les pauvres n’aiment pas les pauvres.

nous crevons tous de peur.

notre système éducatif nous enseigne
que nous pouvons tous être
de gros cons de gagneurs.

mais il ne nous apprend rien
sur les caniveaux
ou les suicides.

ou la panique d’un individu
souffrant chez lui
seul

insensible
coupé de tout
avec plus personne pour lui parler

et qui prend soin d’une plante.

les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
les gens ne s’aiment pas les uns les autres.

et je suppose que ça ne changera jamais
mais à la vérité je ne leur ai pas demandé

des fois j’y
songe.

le blé lèvera
un nuage chassera l’autre
et le tueur égorgera l’enfant
comme s’il mordait dans un ice cream.

trop grand
trop petit

trop gros
trop maigre
ou rien du tout.

davantage de haine que d’amour.

les gens ne s’aiment pas les uns les autres.
peut-être que, s’ils s’aimaient,
notre fin ne serait pas si triste ?

entre-temps je préfère regarder les jeunes
filles en fleurs
fleurs de chance.

il doit y avoir une solution.

sûrement il doit y avoir une solution à
laquelle nous n’avons pas encore songé.

pourquoi ai-je un cerveau ?

il pleure
il exige
il demande s’il y a une chance.

il ne veut pas s’entendre dire :
« non. »

 L’amour est un chien de l’enfer (Love is a Dog from Hell, 1977) – L’écrasement (The Crunch) —Traduction Gérard Guéguan — Ed. Grasset, Les cahiers rouges.

Cahuzac par Emil Michel Cioran

FOLEY_1991__Cioran Nous sommes tous au fond d'un enfer dont chaque instant est un miracle« Ma curiosité et ma répulsion, ma terreur aussi devant son regard d’huile et de métal, devant son obséquiosité, sa ruse sans vernis, son hypocrisie étrangement non voilée, ses continuelles et évidentes dissimulations, devant ce mélange de canaille et de fou. Imposture et infamie en pleine lumière. Son insincérité est perceptible dans tous ses gestes, dans toutes ses paroles. Le mot n’est pas exact, car être insincère c’est cacher la vérité, c’est la connaître, mais en lui nulle trace, nulle idée, nul soupçon de vérité, ni de mensonge d’ailleurs, rien, sinon une âpreté immonde, une démence intéressée… »

Cioran, De l’inconvénient d’être né, p 60

danza ritual del fuego

 

les dernières pages de « Fantasmagories,  suivi de Le Réel, l’Imaginaire et l’Illusoire » Clément Rosset,  Ed. Minuit, collection « Paradoxe »

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attendre?

chiens

« Les tyrans ont toujours quelque ombre de vertu. Ils soutiennent les lois avant de les abattre. » Voltaire, Catilina, acte I, scène 5.

 

Avec Chypre, le traitement scénarisé de la crise par la finance doit rallonger la sauce et réinventer dans l’urgence un dessert – la doxa s’étiole, le périmètre de sécurité qu’assure la politique envers la financiarisation du monde se fissure et les problèmes sociaux traités comme faits divers risquent désormais de glisser sur leur pente historique, la gangrène nationaliste. Mais c’est aussi une dernière chance pour la mémoire de se ressaisir. 

La colonne des milliardaires explose que les chômeurs devancent en tombant – le dialogue ; règle d’or, c’est entendu – les produits financiers flambent de ce qu’une bande de pétés jouent les fantômes fiévreux avec des robots – bank-run, credit-crunch, crash rampent et les officines grandes gueules pullulent. Rappeler s’il le faut, que si les discours vacillent le bruit augmente, se muscle, quand bien même la fabrication des images rapporte que la neige tombe que le pape s’éclaire de fumée blanche, lui ou la pauvreté, l’injustice pensez donc… l’humanitaire s’en va en guerre…  

tant qu’il y a un joker à jeter qui fasse danser les Danaïdes, ouvre des mers de liquidités à l’oeil, accroisse l’invisible, la distance infranchissable des puissants, entretienne l’illusion d’une vie politique souveraine: les hémicycles parlementaires se sont ingéniés à construire puis à masquer des logiques financières qu’ils ne parviennent plus, s’ils le voudraient encore, à identifier : leur dernier effort contre un temps qui décidément ploie et fuit sous les soubresauts de la mondialisation, sera de s’innocenter au prix du sang des peuples – mais là encore la recette risque de trouver boutique close.

La politique ayant disparue dans la communication, dans une morale de blanchiment du régime de prédation, les banquiers ont vu l’air de leur bouille s’effacer du miroir ; respectables planqués, dont il est dit combien ils prennent tous les risques, traversant les jardins de leurs amis dont ils rachètent à l’occase les bijoux dynastiques, louant, admettons, le sens du raisonnable et de la nuance, consentant en marge à quelques rappels à l’ordre, comme des enfants sages dont la grimaçante politesse gomme l’injuste grief – polis toujours, prenez-en leçon – véritables mannequins de l’accommodation aux formes, une image à voir dans le rétroviseur qu’ils ne regardent jamais : ce feu aux portes de secours fait désordre. Aujourd’hui Cahuzac bouche l’entrée aux rangs de gauche comme de droite agglutinés aux portes des paradis fiscaux. 

Livrés à eux-mêmes les financiers sont des imbéciles de l’espèce la plus dangereuse. Saint-François ne les approcherait pas comme ça. Ils planquent un secret bleu comme l’eau de leur piscine, un truc privé, on dirait intime, couverte du mérite et par chance dieu y serait. La politique sert de  jointure, portrait robot de figures aux styles disparates péchées du success-story de « l’opinion » rodée d’elle même du bout des lèvres, avec une frivolité bêtement dissimulée, d’un événement comme tant d’autres, lors des pauses cafés, devant l’évier et les pubs avant de partir, en cœur et apparat, esprit de sérieux et à la tâche, coincée tout de même aux entours des fables des machines qui la rive. La paroi vitrée des bunkers se confond avec le ciel, les ascenseurs à code sont merveilleusement silencieux, leurs lumières susurrent les espaces franchis.  

On attend que les bourses dévissent et à force d’attendre le brancard de la démocratie branle sous le poids du cadavre du capitalisme financier, on aura la guerre, on aimerait se tromper, attendre sans attendre une ondée transcendantale de rien. On attend un signal d’opinion, des milices munies des slogans d’une loi d’airain, de libération de la politique, qui lui attribuerait le vaste et unique ministère de l’éducation et de la culture, cognitivistes et pharmaciens en tête, ou l’acteur se videra à coder le vent qu’entraîne sa feuille de route, selon l’ombre que les lumières dévient.

La barque se satisfera sans limite d’un junte avant de rejoindre le Titanic. L’histoire est un crâne sans mémoire, absent des livres, qui danse dans les alcôves d’un soir. Période des deals, des devis et du poker, de l’optimisme de rigueur, de mise à sac – la politique glisse là-dessus, s’éteint, le palais des glaces brisés resplendit, l’air du soir s’est épaissi, stagne, les fenêtres ouvertes n’apportent que le froid.

*

Trois vidéos:

« LES PAYSAGES AFFECTIFS DU CAPITALISME CONTEMPORAIN » FRÉDÉRIC LORDON ET FABIEN DANESI 

DOCUMENTAIRE – « QUAND L’EUROPE SAUVE SES BANQUES, QUI PAYE ? »

INEGALITES DES RICHESSES AUX ETATS-UNIS

à défaut

Près du palais national lors des révoltes, Mexico, Manuel Ramos, ca. 1913« En tous les temps la guerre a toujours été entre hommes le sujet de conversation numéro un. La guerre est la poésie de l’homme avec laquelle, toute sa vie, il demande attention et soulagement. » Thomas Bernhard / La cave, Récits 1971-1982, p.152

arbres

Car nous sommes comme les troncs d’arbre dans la neige. Apparemment ils sont posés là, bien lisses, et l’on devrait pouvoir les écarter en donnant juste une chiquenaude. Non, on ne peut pas, car ils sont fermement rattachés au sol. Mais regarde, même ça est apparence.  Franz Kafka _ Sept.-Déc. 1907 (Trad. Laurent Margantin)