« Qu’on voie la force de persuasion de l’air après l’orage ! Si je ne résiste pas, mes mérites m’apparaissent et me subjuguent.
J’avance à grand pas et ma cadence est celle de ce coin de la rue, de cette rue, de ce quartier. Je suis à juste titre responsable pour tous les coups donnés aux portes, sur les assiettes des tables, pour tous les toasts, pour les couples d’amoureux dans leur lit, sur les échafaudages des nouveaux bâtiments, serrés aux murs des maisons dans les ruelles sombres, ou sur les canapés Ottoman des bordels.
J’évalue mon passé en le comparant à mon avenir, trouve cependant les deux excellents, ne peux cependant préférer aucun des deux, et je dois seulement réprouver le caractère injuste de la Providence qui me favorise ainsi.
C’est seulement lorsque j’entre dans ma chambre que je suis un peu pensif, mais sans avoir trouvé quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse en montant les escaliers. J’ouvre grand la fenêtre, dans un jardin on joue encore de la musique – mais cela m’aide peu. »
Publié dans la revue Hypérion, n° de janvier-février 1908, Franz Kafka, Traduction : Laurent Margantin
L’Italie, finalement ça sera l’Italie pour ébranler l’oligarchie et sa spectaculaire arrogance et léthargie — relancer les dès, rien que pour secouer les images de la férocité médiatique, Berlosconi choisira t-il de s’effacer, dans le miroir du pape, bis repetita placent, salut discret au peuple de carton, scénarisé pour la télé blanchisseuse de mémoire contre vertu monnaie sonnante. Casse-tête à venir; trouver à rembourser 400 milliards en 2013, soit 20 % de la dette italienne… & quid d’une « alliance » entre le « Mouvement 5 Etoiles » (M5S) et la formation « Gauche, écologie et liberté » (SEL) de Nichi Vendola ? En espérant que Beppe Grillo tire sa révérence.
« Stabilité. Je ne veux pas me développer dans un sens défini, je veux changer de place, c’est bien, en vérité, ce fameux « vouloir-aller-sur-une-autre-planète », il me suffirait d’être placé juste à côté de moi, il me suffirait de pouvoir concevoir comme une autre la place qui est la mienne. » Kafka, Journal, 24 janvier 1922
« Les gens se plaignent souvent que la musique est trop ambiguë, c’est ce qu’ils doivent penser quand ce qu’ils entendent est si peu clair, alors que tout le monde comprend la signification de chaque mot. Avec moi, c’est exactement le contraire, et pas seulement en ce qui concerne le sens d’un discours, mais encore en ce qui concerne les mots eux-mêmes. Ceux-là me semblent si ambigus, si vagues, et si facilement mal compris par rapport à la musique authentique. Les pensées qui s’expriment à moi par la musique que j’aime ne sont pas trop imprécises pour ne pas pouvoir être mises en mots, mais au contraire, trop précises. Les mots ne signifient jamais les mêmes choses selon les personnes. Seul un morceau peut dire la même chose, peut susciter les mêmes sentiments pour une seule personne comme pour toutes autres, un sentiment qui n’est toutefois pas exprimé des mêmes mots. Les mots ont plusieurs significations, mais la musique nous pouvons la recevoir dans une même intelligence. » Mendelssohn – Lettre à Marc-André Souchay, 15 Octobre 1842
Sur sa pierre de fondation des « Lieder ohne Worte» Mendelssohn lui-même saupoudra des paroles, des broderies à raccroc de je ne préfère mieux pas mais. La musique ne supplée pas les mots mais peut les absenter, leur donner l’illusion de transparence par des caresses d’oubli, les étourdir de labilités vagues et solubles en veux-tu les voilà, soulageant et rechargeant l’insatiable pensée d’une nostalgie de l’origine. Les grottes, et les caves elles-mêmes, en demi-teintes, en demi-jour, retrouveraient un peu d’hospitalité. A l’horizon le doux soleil suffit aux choses, l’adieu docile de la musique s’écoule jusqu’à nous, nous refait signe.
Jankélévitch dans La Musique et l’Ineffable rend à notre enfance d’autres joutes classieuses ; « Ces quatre hommes en noir qui ne racontent rien, s’égayent ou s’attristent pour rien, gesticulent dans le vide, c’est un quatuor à cordes. […] Il y a quelque chose d’étrange dans le sérieux infini avec lequel les auditeurs s’appliquent à cet harmonieux bredouillage sans signification ; il y a quelque chose de comique, quand on connaît la frivolité des hommes et la nature futile de leurs soucis, dans ce religieux silence qu’ils observent au concert et dans cette crainte maniaque d’être distraits. »
les lèvres sourient, les yeux avec suggèrent, l’absence de voix attriste, un air de rien au secours pèse le silence, élance Sandra cheveux de jais.
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Le silence des sirènes
Voilà la preuve que des moyens insuffisants, voire enfantins, peuvent servir au salut : Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Depuis toujours les voyageurs auraient tous pu en faire autant, sauf ceux que les Sirènes appelaient de trop loin, mais on savait dans le monde entier que ce moyen était inefficace. Le chant des Sirènes traversait tout, et la passion des hommes qu’elles tentaient eût brisé bien d’autres obstacles que des chaînes et un mât. Ulysse n’y pensa pas. Il se fia entièrement à sa poignée de cire et à son paquet de chaînes et, plein de l’innocente joie que lui causait son petit moyen, il alla au-devant des Sirènes.
Mais les Sirènes ont une arme plus terrible encore que leur chant : c’est leur silence. On peut imaginer, le fait ne s’est pas produit, mais il est concevable, que quelqu’un ait réchappé de leur chant ; de leur silence certainement non. Rien de terrestre ne saurait résister au sentiment de les avoir vaincues et à l’orgueil irrésistible qui en naît.
Et de fait, quand Ulysse vint, les puissantes chanteuses ne chantèrent pas, soit qu’elles crussent que le seul silence pouvait venir à bout d’un semblable adversaire, soit que l’aspect de la félicité qui se peignait sur le visage du héros, qui ne pensait qu’à sa cire et à ses chaînes, leur fit oublier tout leur chant.
Mais Ulysse, pour ainsi dire, n’entendit même pas leur silence, il crut qu’elles chantaient et qu’il était le seul qui fût préservé de les entendre. Il aperçut d’abord leurs cous qui ondulaient, leurs poitrines qui soupiraient, leurs yeux pleins de larmes et leurs bouches entrouvertes, mais il pensa que tout cela faisait partie de la mimique des chansons qu’il n’entendait pas.
Tout s’effaça bientôt devant ses yeux qu’il dirigeait sur l’horizon, et les Sirènes disparurent à la lettre en face de sa résolution ; quand il passa le plus près d’elles, elles étaient déjà oubliées.
Mais elles – plus belles que jamais, s’étiraient, se tournaient, laissaient flotter au vent leurs cheveux pleins d’écume, et détendaient leurs griffes sur le roc. Elles ne songeaient plus à séduire. Elles ne voulaient plus que surprendre aussi longtemps qu’elles pourraient le reflet des grands yeux d’Ulysse.
Si les Sirènes étaient conscientes, elles auraient disparu ce jour-là mais elles restèrent ; seul Ulysse leur a échappé.
La légende ajoute d’ailleurs un appendice à cette histoire. Ulysse, dit-elle, était si fertile en invention, c’était un si rusé compère que la Destinée elle-même ne pouvait lire dans son coeur. Peut-être, encore que la chose passe l’entendement humain, peut-être a-t-il réellement vu que les Sirènes se taisaient et n’a-t-il fait que simuler, pour leur opposer, et aux dieux, l’attitude que nous avons dite, comme une sorte de bouclier.
Kafka, in La Muraille de Chine et autres récits, trad. Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1950, p. 132.
«Il est deux péchés capitaux humains dont découlent tous les autres : l’impatience et la paresse. À cause de leur impatience, ils ont été chassés du Paradis. À cause de leur paresse, il n’y retournent pas. Peut-être n’y a-t-il qu’un péché capital, l’impatience. À cause de l’impatience, ils ont été chassés, à cause de l’impatience, il n’y retournent pas».
F. KAFKA, Considérations sur le péché, la souffrance, l’espérance et la vraie voie (in Journal intime, p. 247-248)