Campagne / 1

 

La ville appelle à l’inaction, son activité largement distrait. La campagne meurt sous l’inaction, il la faut méditer, tu refermes la fenêtre quand le froid est plus froid, quand le chaud est trop chaud, ni dedans ni dehors, rien ne peut être trouvé, mais au sol, face à face la grenouille, en échange d’insectes de limaces d’escargots et vers de terre, distance et territoire plantés, côtoiement dans un espace limite et sien là où elle insaisissable reine colle sur toi ses yeux.

Après des jours de ciels comateux ou orageux, parmi l’éparpillement certaines obsessions fixes rendent les armes, le ciel haut du jour est à photographier, clair, venteux, vide.

Toujours un bruit brise le magma sonore de la ville. Recommencer, reprendre, élargir la séquence, chercher les trous d’air, le flux continu. L’enveloppe sonore n’est pas une enveloppe, ni le murmure intérieur.

Le soir est tombé et tous les habitants ont déserté leur maison. Où sont-ils? Personne ne sait s’il y a longtemps.

Juste après la pluie, avec un temps d’avance elle sourit, sous l’entassement coule un lent filet de sable.

 

dedans dehors

Il parcourt le désordre des archives, son territoire l’encombre, parmi des lignes d’erre il rassemble les éclats d’un terne puzzle. Le lieu où s’avance l’historien est vertigineux, devant le pont il voit ce qui a disparu, le pont a disparu. Plus tard lui-même s’écroule de fatigue dans son fauteuil. Au bout de la nuit il y a un point, c’est une montagne de ciels qu’il faut remonter, disparaître dans la montagne de ciels.

Quand il rêve il y a ce mur, au pied du mur et au-dessus sa ligne à perte de vue, assez large pour y poser un avion, y passer des voitures, des trains. Le désert qui précède l’entrée est si vaste qu’on y croise pas une âme. Il reste dans l’angle du mur jusqu’à ne plus le voir, il s’y engage alors, la crête tient force de hauteur, son regard s’absente, ignore ceux qui reviennent ou arrivent, comment savoir, les mots ont pris le vent, inaudibles, serrés, prêts au silence.

Man Ray - Terrain vague 1929

érosion

Là-bas, me dit-on, où la terre est très ferme, les corbeaux ont l’odeur de fleurs d’ortie. Je ne dis rien, mes animaux me comprennent. De perdre tout intérêt à la marche du monde, l’idée que l’espace soit le coeur d’un vaste OVNI console ma bêtise. Je baisse les yeux au plus près de ce qui les ouvre, le feu suit le creux, l’appel d’air, remplit l’ombre, entre par effraction dans l’étendue de l’espace glacial.

Stray Dog, Misawa 1,971 Daido Moriyama ©

qui ne s’arrête en aucun lieu

Ok, l’homme serait un petit animal raisonnable aimant à croire que sa vie se rattraperait dans un poème à l’eau de rose. Avançant ou reculant, le cercle et lui tournant asynchrone, du sentiment d’être rendu au milieu du chemin, côte à côte avec robot hilare, alors que l’esprit quitte le corps. Aux généreuses lisières et transferts d’attributs, l’âme-sœur s’élève sous des traits machiniques, son ombre découpée aux contours lumineux. Petit christ à tenir ses promesses sur le champ, et l’enfer de nos nuits.

L’histoire, par laquelle les images s’élèvent, l’air du temps présent, la raison des croyances, celle qui d’emblée se donnait à comprendre, l’information qui manquait, reconnue fermement par le grand nombre, celle avec des traversées béantes en son centre, des périphéries attrapées, une histoire, un pas dedans qui, d’espoir, conduirait à d’autres histoires, hors péripétie, tellement, celles qui sauveraient, celles qui existaient déjà ailleurs, simultanément. On s’en raconte, ce doit être vrai, mais pas encore ici le bon embranchement. Continuer alors sans issue, sinon s’en retournant, en retranchant. À un certain point s’immobiliser, les racines ayant pris dans le mur.

Turfan-Expedition 1902-1914 Aufnahmeort- Xinjiang, Chine (Land)

s’en aller

Les conseils d’administration n’ont jamais pris ces routes des mortes colonies; plutôt que de les prendre, s’il le fallait un jour, s’il le fallait vraiment, ils les survoleraient, plutôt, au-dessus d’une pluie de bombes. Effacer une dernière fois. Sur la carlingue du ciel sont peintes les âmes animales. Les fleuves serpentent, noircissent les signes, noient les étoiles. La vitesse creuse, elle laisse derrière soi une distance nuageuse, un nuage de vertige. Nos rêves anciens de pierre d’impossible abandon.

8. Novembre 2011 II par Filterkaffee