sanctuaire de sable

Arthur Tress - Le Prisonnier 1974La pensée est toujours représentée comme un édifice plus ou moins habitable, chacun parle de cet édifice de la pensée où se pressent les philosophes et leurs fidèles, tous plus ou moins agités, ne cessant d’entrer et de sortir. Mais on ne peut pas représenter la pensée. Pour moi, c’est cela, ma pensée : des vitesses que je ne peux pas voir (T. Bernhard, Perturbation  p196, Gal. Col. L’imaginaire)

d’un point l’autre

l'habitus du fauteuilJe lis sans lire, fastidieux je feins, sans être là, je regarde derrière en haut à l’emporte-pièce une moitié de ligne parmi deux ou trois d’écriture, trop longues, trop étendues, je saute. Sur la page c’est trop lent, un vrai brouillard à plat, bien dense, un paysage déçu, où trop tard je suis perdu. Nez orgueilleux dans le guidon je fonce derrière, au-dessus, dessous, tourne en rond près du fauteuil qui a disparu du salon. À même hauteur que ce brouillard, à tâtons je prends la porte et m’en encombre, ni dedans ni dehors.

Nous pourrions errer tout autant à l’autre bout du monde, la tête aussi vide, la fenêtre ouverte. De vieilles dentelles la lumière se découpe aux courants d’ombres que les cloches suspendent, où des voix hallucinent, feutrées, dans la poussière d’un ciel immobile. Par ici reconnaissable quelqu’un ou quelque chose qui t’appelle, te rappelle, une rue, des portes des ponts à traverser, des machines connues, des manières de, des façons de se rendre invisible, de se faire signe de loin en loin. Loin là-bas, tu apprendrais trop tard, acculé, désarticulé, hésitant sur le quai tu prendrais même la direction inverse, croyant revenir, sait-on jamais, une dernière carte, tourbillon, la vie au jour le jour, la nuit à la nuit.

Nous répétions, arpentions, vieillissant, les maisons rasées de l’enfance, une casquette de bois sur la tête. Du smog, des valises percées. Des quais, un train, une station ratée.

l’aéroport est une grotte à ciel ouvert

Il serait facile, souhaitable, que les aéroports puissent disparaitre d’une seconde à l’autre. Que faire alors des milliers d’avions embouteillés, collés aux pistes, et des tours désertées, du ciel désolé? Des musées relanceraient les horloges et les messages, traceraient des couloirs de circulation au milieu des herbes du temps passé avec entrées sur des serres, des parcs ethnicisés, des répliques à dormir, des trappes à souvenirs, des musées en live permanents. Avec des forêts aux lisières labyrinthes, repoussant les cités dortoirs, aperçues au détour d’un regard, accoudées à des hameaux dévastés. Les voyages, enfin, se feraient sur place, des tenues de trekking assouviraient la marche nulle des désœuvrés. L’aube s’y lèverait entre chien et loup pour s’éterniser de telle sorte qu’après quelques pas, quelques jours, s’asseoir serait d’évidence l’unique façon de s’élever (fini les longs sommeils au-dessus de la mer journaux bavant sur les genoux) ; l’ouïe alors se ferait plus fine, l’aérogare s’emplirait de silence dans l’horizon arrêté, aux dimensions vivantes, dilatant les pupilles, explorant le plus ou moins proche coin d’ombre d’où sortir d’où voir (c’est pareil), une lumière.

L’aéroport, géométrie vue du ciel, serait ramené à une boîte, un coffre, où les incessants atterrissages et décollages, trouveraient une résolution. À pied, à perte de vue, le soir venu, une porte d’accueil, offrant aux endormis, aux indécrottables nostalgiques les traînées blanches rectilignes sur l’oreiller du coffre à voyage.

Rashōmon (羅生門)

Les êtres humains sont incapables d’être honnêtes avec eux-mêmes sur ce qui les concerne, ils ne savent pas parler d’eux sans embellir le tableau. Ce sont de tels êtres humains que dépeint le scénario — du genre à ne pas pouvoir vivre sans entretenir des mensonges qui les font se sentir meilleurs qu’ils ne sont en réalité. Ce qui montre que ce besoin condamnable de flatter le mensonge perdure par-delà la mort, c’est que même le fantôme du personnage mort, quand il parle aux vivants par le truchement d’un médium, ne peut pas non plus renoncer à mentir. L’égocentrisme est une faute que l’être humain porte avec lui depuis sa naissance ; c’est la plus difficile à amender. Le film est comme une étrange peinture sur rouleau que l’ego humain a déroulée et qu’il exhibe. Vous dites que vous ne comprenez rien à ce scénario, mais c’est le cœur humain, lui-même, qui reste incompréhensible. Si vous réfléchissez bien à cette impossibilité de comprendre quelque chose à la psychologie humaine, et si vous relisez le script une fois encore, je pense que vous saisirez de quoi il parle.   Akira Kurosawa, Comme une autobiographie, Paris, 1995, Petite Bibliothèque des Cahiers du cinéma.

piège

Avantage au capitalisme qu’il y ait encore un peu de reste sur l’île de l’illusion, dans l’attente pleine de bonheur de la finale, du dernier feux d’artifice. Dans la même merde accusant l’autre de nous devancer. Le monstre grossit comme un Zeppelin en même temps que le désert où le vent se renforce, nous tendons au miracle ! Quand la mer était l’appartenance des dieux, elle inventait, selon les effets du destin, la fatalité et la force de l’irrationnel que d’un miroir on croyait lire, amadouer, honorer. On crucifiait des marins, le miroir faisait moins peur. On craignait de quel coté qui du mal ou du bien nous prenait. Plus démunis, plus éparpillés, alors plus expéditifs – le choix d’un dieu rendait méthodique, plus moral, laborieux, donc impitoyable. On allait à l’église le dimanche, le monde était-il plus vaste, on écoutait une langue figée de n’avoir pas de sol, une tête vide erre dans les grillages des souterrains, des voix si douces et leur haine froide.

Will McBride, Berlin , 1956