encore

de la nuit, le silence infidèle, la lumière n’abolit aucune ombre, les étoiles nous dépeuplent

autre histoire floue

Bruce Davidson, veuve de Montmartre, Mme Fauché, 1956

Sa maladresse-même. Au moment même de recevoir quelque chose nous échappe, l’aile d’un moulin dérape sur la roue du temps. De guingois sur le chemin sinueux, endormi au paradis dont les pages lues par un mutique se tourneraient toutes seules, bonne humeur au réveil, tu te dis assez de ces déportations fumeuses, hâtives, aujourd’hui tu ne penseras à rien, tout en faisant ton attention ira vers la moindre dépense, ta main gantée de silence.

Il fait encore nuit, tu ne vois pas tes mains qui tendent le miroir, mais il n’y a qu’elles, qui le repose. S’il s’était arrêté au miroir, sûr qu’il se serait changé mais ne sachant quoi se mettre, sûr il serait resté nu, ne serait pas sorti, n’aurait pas été là, celui qu’on regardait surpris, sa chemise pas repassée ni toute fraîche du jour, qu’on évitait d’un regard furtif – indifférence, dédain, lui ne savait pas, ou croyait.

Où sont les objets échappés de ses mains ? il s’égare à les chercher, navigue entre les gens, comprend donc, c’est sa vue, s’était sa vue, sa vue donc les objets toujours plus nombreux qui tombent de ses mains, le briquet et le verre, pas là, non, au bord de la table, loin de sa main, qui attendent parmi les petites choses, qu’il sorte de son absence, accoudé à deviner les chiffres d’un heure qu’il ne retient pas, sa montre sur la table au milieu des crayons. Sa vue donc qui faisait qu’à son passage on s’écartait de lui, qu’il lui semblait même qu’ils se poussaient ho excusez-moi se disaient-ils pendant qu’il cherchait d’un pas mal assuré une chaise pour s’asseoir.

essoufflement en cours

faut-il croire que je me sois adapté à mes symptômes au point qu’il n’y ait plus cette douleur rageuse qui d’ordinaire les bagarrait: lire quoi que ce soit sans y trouver le moindre goût, au coin oublié l’œil mis clos du vieux chien léthargique ne cille pas, dériver ainsi un temps, comme devant un monument architectural qu’on parcourrait du regard en en faisant le tour, puis agir aux tâches du quotidien quitte de ce sentiment cruel ordinaire du temps précieux perdu. malheureusement la tâche devenue vite pesante projette bien au-delà de mes murs un large et sombre présage auquel j’essaye de ne pas penser, n’ayant plus le physique pour lutter. Je ne me lamenterai plus sur le retard pris, j’évite seulement les ornières qui me cernent, cela suffit amplement à occuper les instants

___________ #3

où en lisière de ville surgissent six bouquetins la marche du soir est somnambule. très loin des yeux, par où le pont trois voies gronde, aux fenêtres éclairées des immeubles, aux rideaux, lumière de stores, aux zones noires, derrière la nuit, stores entrouverts, ici lumière d’hiver terreuse et dorée bordée de reflets brumeux, d’un soleil couchant, lumière d’écorce brune, grise, petit vent, chemin boueux, flaques qu’on évite, lourde couverture herbeuse la pente en courts mamelons descend, comme des flots tombés, et le sifflement explosif du pinson me réveille

petites_choses_reflections

a year in a minute

 

臉部穴道 tant de visages voilés de temps

«Nous donnons des noms faux à des choses vraies (…) Nous appelons petit ce qui est grand, grand ce qui est petit ; nous disons noir le blanc et blanc le noir. Nous appelons l’ombre la lumière et la lumière ombre. Nous disons coloré ce qui est mort et mort ce qui est coloré. Les noms et les désignations perdent leur contenu et leur sens. La situation est plus grave qu’à l’époque de la Tour de Babel. Les langues n’étaient encore que mêlées et l’un ne comprenait pas l’autre parce que chacun mettait un nom différent aux mêmes choses. Aujourd’hui au contraire tout le monde parle une même langue et c’est une langue fausse.   (Joseph Roth « L’Antéchrist » (1934) Seuil — Cité in « Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu » Jean Lévi, éd. Allia)

chouette aveugle

Je n’écris que pour mon ombre projetée par la lampe sur le mur; il faut que je me fasse comprendre d’elle (…) Si maintenant je me suis décidé à écrire, c’est uniquement pour me faire connaître de mon ombre – mon ombre qui se penche sur le mur, et qui semble dévorer les lignes que je trace.                  Sadeg Hedayât, La Chouette Aveugle. Éd. José Corti

Long métrage fiction 16mm France/Suisse (1987) 1h 45min. Sous-titre : Le Condamné, librement inspiré de « La Chouette aveugle » et du « Condamné par manque de foi » de Tirso de Molina. Réalisé par Raoul Ruiz.