valises

Le paysage est pittoresque, les greniers dorment tiroirs ouverts, vieux tickets grattés, dessins de grottes, des portes qu’on claque, contours, détours… dans les rues plus bas les façades vitrées offrent un supplément d’âme à ceux qui déambulent, en vagues contenues, qui s’effacent, se succèdent, à deux doigts, une goutte, un nuage d’une frénésie panique. En bas donc c’est encore, oui c’est calme, on est pour l’heure pas trop mal loti, une foule consommatrice bien avisée se regarde sans se voir aux écrans de contrôle et dilapide ses rêves en objets gradés, bradés, voitures de luxe maisons blindées, offres exclusives, repos à la terrasse des gastronomes, biens culturels et roses inclus. Surplus de jouissance d’une âme qui manque, ou très à la traîne comme un organe à la sauvette chez leurs vendeurs nerveux.

Ainsi croquignols du survival et consommateurs effrénés se détestent, s’ignorent, se jalousent. La grande chute dure. L’arbitre (qui se verrait bien siéger à la tête d’une commission, lui aussi, qui serait des droits de l’homme) prendrait plutôt parti que c’est les pauvres qui doivent payer.

Chez moi la machine à laver fuit et j’me vois mal poireauter dans une laverie, le lavoir lui est à sec. On me dit que les machines devraient être livrées avec une garantie minimum de vingt ans, qu’elles auraient le temps de s’humaniser, pousser, bricoler un escalier pour Mars. On me dit qu’on aurait droit à une ingénierie sociale redistributive qui surtaxerait à mort les objets chiffrés dépassant disons le mille €, je n’me rappelle plus bien. Comme on ne sait pas quoi faire des demi-mesures on affirme d’emblée la force des mesures comptables, élevées au rang de matrice et d’investissement matériel d’une justice sur terre; un peu de soucis pour son corollaire immédiat, les coûts d’une dominance exorbitante à établir qui puisse les garantir. Serpent qui se mord la queue.

Mon linge ressort pas toutes les fois très propre du cylindre et je dois me lever afin de ne pas perdre de vue les archivistes, les déménageurs immobiles qui, d’une ville l’autre empruntent déclassent incorporent agrandissent les étages de Babel. Ces imprévisibles couche-tard et lève-tôt ne me voient pas déguisé au bar qui leur verse le café tandis que nous dormons debout, et qu’au revoir je porte leurs valises.

« temps de la vie »

toilettage de printemps nez DouglasCe n’est pas exprès, au départ était-ce sans doute pour s’accommoder au mieux du travail, donner du poids au rêve, la vie n’est pas si facile, pas toute intelligible, même si le bout du nez collé aux chiffres intangibles des affaires à faire. L’environnement, la communication, les rapports de toutes sortes devenus bruyants, rapides, imprévisibles, plus ou moins réussis, pressants, urgents. Pourtant on se demandait comment s’en passer, de l’invasion, du travail. On rêverait encore, et cette idée qui poursuit ; nous aimerions produire le silence. Comme le temps est appelé au secours pour comparaître, le couloir de la salle d’attente est bourré à craquer : là on a commencé à imposer le respect, c’est à peine si on osait encore respirer, on était en sueur, l’odeur épaisse, coupable.

mont analogue

 » Pour qu’une montagne puisse jouer le rôle du Mont analogue, il faut que son sommet soit inaccessible, mais sa base accessible aux être humains. Elle doit être unique et exister géographiquement. La porte de l’invisible doit être visible « 

R. Daumal – Le Mont Analogue.

まあだだよ (Maadadayo) « je ne suis pas encore prêt »

Globe à l’ombre des rayons, sous de perpétuels bons auspices, l’océan perpétuel tourne tourne — objets sciences de nos soucis durs émargent de stables répliques, produisent les contrôles, les doutes éduquent les sages décisions, réparent les montres Dali, embaument le glissement des secondes dans un miroir de jade — anticipent le bonheur promis.

Vincent découvre d’Hiroschige, Hokusai et Reisei, que l’homme est une fleur, il aime partir, il est encore à Anvers, essaye tant bien que mal de faire le point, entre Jésus et La Sociale. Deux ans à Paris, la solide et raide fée absinthe par mansuétude l’en chasse. Des ponts, du Japon, Vincent s’est arrêté à Arles, s’empresse de prévenir Émile Bernard: « Comme j’ai promis de t’écrire, je vais commencer par te dire que cette région me paraît aussi belle que le Japon par la luminosité de l’air et le joyeux effet des couleurs ». Toujours très seul, un peu de Grèce dans la tête, pas de celle où les allemands se voient voler leurs vacances par les dits « clandestins » déportés aux clubs Méd’.

«Faut-il dire la vérité et y ajouter que les zouaves, les bordels, les adorables petites arlésiennes qui s’en vont faire leur première communion, le prêtre en surplis qui ressemble à un rhinocéros dangereux, les buveurs d’absinthe, me paraissent aussi des êtres d’un autre monde. C’est pas pour dire que je me sentirais chez moi dans un monde artistique mais c’est pour dire que j’aime mieux me blaguer que de me sentir seul. Et il me semble que je me sentirais triste si je ne prenais pas toutes choses par le côté blague. » (Lettre 588 à Theo, 21 ou 22 mars 1888).

« J’aurai terriblement besoin du père Pangloss lorsqu’il va naturellement m’arriver de redevenir amoureux. L’alcool et le tabac ont enfin cela de bon ou de mauvais – c’est un peu relatif cela – que ce sont des anti aphrodisiaques faudrait-il nommer cela je crois- Pas toujours méprisables dans l’exercice des beaux arts. Enfin là sera l’épreuve où il faudra ne pas oublier de blaguer tout à fait. Car la vertu et la sobriété, je ne le crains que trop, me mènerait encore dans ces parages-là où d’habitude je perds très vite complètement la boussole et où cette fois-ci je dois essayer d’avoir moins de passion et plus de bonhomie. » (Lettre 768 à Theo, 3 mai 1889)

semblant d’horizontale

Terrasse ô garde-fou, le vent divin prospère, l’oubli du futur souffle sur les décombres, l’horizon est clair, la nuit dense, lointaine. Exposé à la vue de tous et comme pas là, tu balayes où un jour tu t’étais mis en tête un jardin zen qu’il n’y a que toi qui vois –à part un bouddha que l’ail d’ours et les orties enfouissent en même temps qu’un buste en terre cuite, dont le volume est tel un véritable nain, de jardin d’elfe barbu de toute sa barbe, dégagé d’une décharge il y a un bail – quelques planches défoncées au coin du portique.

Tailler à ras des bambous et jusque sous le toit des rosiers que le gel tardif a vaincu, trancher le lierre qui perce la façade, rafistoler encadrer de planches le paravent qui allait s’effondrer, refaire un semblant de montant horizontal, voilà à quoi je m’emploie.