valises

Le paysage est pittoresque, les greniers dorment tiroirs ouverts, vieux tickets grattés, dessins de grottes, des portes qu’on claque, contours, détours… dans les rues plus bas les façades vitrées offrent un supplément d’âme à ceux qui déambulent, en vagues contenues, qui s’effacent, se succèdent, à deux doigts, une goutte, un nuage d’une frénésie panique. En bas donc c’est encore, oui c’est calme, on est pour l’heure pas trop mal loti, une foule consommatrice bien avisée se regarde sans se voir aux écrans de contrôle et dilapide ses rêves en objets gradés, bradés, voitures de luxe maisons blindées, offres exclusives, repos à la terrasse des gastronomes, biens culturels et roses inclus. Surplus de jouissance d’une âme qui manque, ou très à la traîne comme un organe à la sauvette chez leurs vendeurs nerveux.

Ainsi croquignols du survival et consommateurs effrénés se détestent, s’ignorent, se jalousent. La grande chute dure. L’arbitre (qui se verrait bien siéger à la tête d’une commission, lui aussi, qui serait des droits de l’homme) prendrait plutôt parti que c’est les pauvres qui doivent payer.

Chez moi la machine à laver fuit et j’me vois mal poireauter dans une laverie, le lavoir lui est à sec. On me dit que les machines devraient être livrées avec une garantie minimum de vingt ans, qu’elles auraient le temps de s’humaniser, pousser, bricoler un escalier pour Mars. On me dit qu’on aurait droit à une ingénierie sociale redistributive qui surtaxerait à mort les objets chiffrés dépassant disons le mille €, je n’me rappelle plus bien. Comme on ne sait pas quoi faire des demi-mesures on affirme d’emblée la force des mesures comptables, élevées au rang de matrice et d’investissement matériel d’une justice sur terre; un peu de soucis pour son corollaire immédiat, les coûts d’une dominance exorbitante à établir qui puisse les garantir. Serpent qui se mord la queue.

Mon linge ressort pas toutes les fois très propre du cylindre et je dois me lever afin de ne pas perdre de vue les archivistes, les déménageurs immobiles qui, d’une ville l’autre empruntent déclassent incorporent agrandissent les étages de Babel. Ces imprévisibles couche-tard et lève-tôt ne me voient pas déguisé au bar qui leur verse le café tandis que nous dormons debout, et qu’au revoir je porte leurs valises.

se remettre de tout

« Bonne nuit, dis-je, ou plutôt adieu. À qui, ou bien à quoi disais-je adieu ?
Je ne savais trop, mais c’était ce que j’avais envie de dire à haute voix.
Adieu et bonne nuit à tous »

Antonio Tabucchi Une hallucination (Requiem. Uma Alucinação, 1991 ; trad. Isabelle Pereira, Bourgois, 1993)

collier sans laisse

Sa tête dodeline, hoche, épouse sans heurt les nids de poule, le corps chevillé au milieu au pied du pare-brise, il pleut un peu. Les chiens passent aussi de la fenêtre aux chemins, vivants, à promener leur maître avec dignité, candide témérité, portant, supportant les codes les lois les instructions ; les admettent, assument par avance, d’un maître qui y obéit plié noyé dans le travail et ses discussions assommantes à propos de l’œuvre du saint esprit. La voiture est repartie dans la nuit, les maîtres bleuissent recouvrant leur esprit à comment gagner des millions. Seul de juste le recueillement se trouve dans le sommeil. Les bons dormeurs n’ont pas la vie plus facile, les jours s’effacent dans l’hiver. Etc. :


canard du jour

canard du jour ZAPPA

A l’heure qui vient Sarko ou Hollande sortira du chapeau. Beaucoup d’études dans l’entre deux tours sur le FN ont forcé les yeux à faire retour sur non pas l’existence des trains de déportation, sarcophages perdus dans les tunnels : sur quelque chose de moins entendu d’un même décervelage en marche, dont l’avenir est à inventer ; pour l’heure il est gavé, nous nous y prenons mal. Tout est prêt : les mots trempés au discours politique n’ont plus de référent ; leur dorure, qui laissait croire un cadre, s’écaille, trop de vent, de désorientation pour nous conduire au camp– c’est l’appel aux basiques, à l’instinct, bref au fin fond des poubelles, où se rassemblent rentiers et largués hétéroclites du système. Le camps de l’ordre moral ne fait que brailler l’attente de ses nouveaux dirigeants. Phase 1 avant la pénurie. J’écris ça et pourtant j’ai plutôt la tête aux réflexions philosophiques de Fernand Deligny sur sa tentative du Monoblet avec les enfants autistes, où encore à l’impact prévisible des élections Grecques de ce même jour pour celui qui portera le chapeau.

caserne du management

« Mère Ubu, tu es bien laide aujourd’hui. Est-ce parce que nous avons du monde ? »  Ailleurs et autrement, Annie Le Brun, Arcades/ Gallimard, 2011.
-Début du film « Dominium Mundi » ( « Propriété du Monde » ou   « Seigneurie sur le Monde » ).
L’« anonymat des voix qui parlent et la mise au silence des voix qui parlent sont au programme de tous les systèmes » . P. Legendre. L’empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels, p. 120,  Fayard, 
« Il m’arrive de définir les institutions comme le lieu où tout le monde vient pour s’y mentir à l’aise. Cela n’est ni de l’humour ni une mince formule. Tous les systèmes d’institutions sont construits sur cette certitude : ça ment ». Cf. Leçon II.  Ibid. p. 203.

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          Les nouvelles servitudes volontaires, Annie Lebrun.
                  « Il canto sospeso » di Luigi Nono. Claudio Abbado, 1956.