LE PROGRAMME EN QUELQUES SIÈCLES
On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des motsOn supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;
IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;NOUS Y SOMMES.
Armand Robin Les Poèmes Indésirables
Catégorie : NUIT
tête comme nature morte
La mémoire des machines et l’orbitale mémoire vive du net nous rappellent que nous ne sommes pas seuls, un spectre mou traverse notre matière. Pas seuls car branchés à nos prothèses, leurs précisions nous modèlent. Nous travaillons à ce que la vie intérieure soit au cœur de la machine, nous rêvons de vacances éternelles.
Comme vous regardez l’écran, il est possible de croire que vous regardez l’éternité. Vous voyez les choses qui étaient à l’intérieur de vous. Ceci est l’utérus, le site original de l’imagination. Vous ne déplacez pas vos yeux de l’écran. Vous êtes devenus invisibles. Les images vous captivent, mais tout de même vous vous assoupissez. Vous pouvez toujours voir chaque détail clairement, mais ne pouvez pas en saisir la signification. Quand un changement dans votre vie spirituelle arrive, il n’affecte que des fragments de cette surface. Vous ne serez pas distraits, ni par une autoréflexion, ni par la dernière lueur des choses maintenant perdues pour toujours. Comme vous regardez l’écran, il est possible de croire que vous regardez l’éternité. Pour un instant tout s’enchaîne. Mais alors un nouveau modèle d’ordre/désordre apparaît devant vous, toujours dans cet ordre. Vous êtes de nouveau dans un rêve, marchant sur des chemins infiniment sinueux. Et vous ne trouvez pas votre sortie du labyrinthe qui, vous en êtes convaincu, a été créé seulement pour vous. Philip K. Dick
travaux des jours
dans ce trou qui s’étend, chaque jour creuser latéralement, amonceler jusqu’à la nuit tombée, sortir la tête. dessous, des pyramides friables asphyxiées s’enfoncent, des pyramides ensevelies, des galeries improbables, linceul bleu raie d’absorption. des cavées entre elles, des échelles qui tombent.
en haut, sans voir personne à ses bords, la règle serait que le ciel s’ouvre, au-dessus du trou élargi chaque jour que dieu fait, voir le ciel s’ouvrir, de plus en plus haut, sans bord. on pourrait croire d’ici, qu’existe un trou dans l’air, que d’autres élus, les invisibles, s’emploieraient à creuser. affaissement où s’élargit la bouche, les appels, les mots échappés, inaudibles ; la syntaxe se troue, redescendre dormir.
l’aéroport est une grotte à ciel ouvert
Il serait facile, souhaitable, que les aéroports puissent disparaitre d’une seconde à l’autre. Que faire alors des milliers d’avions embouteillés, collés aux pistes, et des tours désertées, du ciel désolé? Des musées relanceraient les horloges et les messages, traceraient des couloirs de circulation au milieu des herbes du temps passé avec entrées sur des serres, des parcs ethnicisés, des répliques à dormir, des trappes à souvenirs, des musées en live permanents. Avec des forêts aux lisières labyrinthes, repoussant les cités dortoirs, aperçues au détour d’un regard, accoudées à des hameaux dévastés. Les voyages, enfin, se feraient sur place, des tenues de trekking assouviraient la marche nulle des désœuvrés. L’aube s’y lèverait entre chien et loup pour s’éterniser de telle sorte qu’après quelques pas, quelques jours, s’asseoir serait d’évidence l’unique façon de s’élever (fini les longs sommeils au-dessus de la mer journaux bavant sur les genoux) ; l’ouïe alors se ferait plus fine, l’aérogare s’emplirait de silence dans l’horizon arrêté, aux dimensions vivantes, dilatant les pupilles, explorant le plus ou moins proche coin d’ombre d’où sortir d’où voir (c’est pareil), une lumière.
L’aéroport, géométrie vue du ciel, serait ramené à une boîte, un coffre, où les incessants atterrissages et décollages, trouveraient une résolution. À pied, à perte de vue, le soir venu, une porte d’accueil, offrant aux endormis, aux indécrottables nostalgiques les traînées blanches rectilignes sur l’oreiller du coffre à voyage.
piège
Avantage au capitalisme qu’il y ait encore un peu de reste sur l’île de l’illusion, dans l’attente pleine de bonheur de la finale, du dernier feux d’artifice. Dans la même merde accusant l’autre de nous devancer. Le monstre grossit comme un Zeppelin en même temps que le désert où le vent se renforce, nous tendons au miracle ! Quand la mer était l’appartenance des dieux, elle inventait, selon les effets du destin, la fatalité et la force de l’irrationnel que d’un miroir on croyait lire, amadouer, honorer. On crucifiait des marins, le miroir faisait moins peur. On craignait de quel coté qui du mal ou du bien nous prenait. Plus démunis, plus éparpillés, alors plus expéditifs – le choix d’un dieu rendait méthodique, plus moral, laborieux, donc impitoyable. On allait à l’église le dimanche, le monde était-il plus vaste, on écoutait une langue figée de n’avoir pas de sol, une tête vide erre dans les grillages des souterrains, des voix si douces et leur haine froide.
étales de l’immortalité
L’extension de la prédation humaine avance sur des terres désertifiées. Vue à la lumière du jour, derrière l’épais hublot de l’avion, la terre semblerait paisible, le journal qu’on lit serait comme la page arrachée du calendrier, « ce qui doit être fait », « ce qu’on est », patience de l’azur, chair pauvre et rêveuse du corps céleste, poursuite du vent. Puis on passe à la nuit percée de circuits électriques, d’écailles gelées, l’avion s’engouffre dans un tunnel obscur, les réacteurs sifflent, nous nous posons. Plus furtif et imprévisible que l’animal ou la nature, l’homme se transporte où il rêve de ne plus s’échapper: le spectateur attend la lumière, qu’une foule reconnaisse en lui un vrai témoin, avant de se crever les yeux. Avons-nous toujours été aussi égarés ?




