le toit du monde est plat

HG KAISER, Sun cycle. 21 décembre 1917,  sud de la colline du gouvernement. Anchorage, en Alaska

Sous la pluie mon odeur de bois terreux parfois, et la ville au tournant, les images pêle-mêle m’échappaient: vint à passer un brin détaché de la chaîne, noué à son bout. Dans l’ordre : homme – robot – cyborg – et robot. L’heure était à rejoindre ma rue, ma tour, m’enfermer. Je pensais souvent que si on m’obligeait à faire ce que je fais « en toute liberté », alors je me battrais à mort pour m’en libérer. L’œil entrouvert nuit et jour. Grande lenteur et sans mémoire. Sur les toits des immeubles les piscines abritaient toutes sortes de poissons. Les algues buvaient de la sève lunaire.

Les soubassements sont si puissants ! Combler les gouffres. S’élever gonflé de vide. Enfermés le plus haut possible dans nos tours. De se pencher vertiges, à un cheveux des gouffres célestes. Plus près déjà. Et nous en empêchant jusqu’au vertige encore. D’annihiler le temps nous valions ce que vaut la chair. Cloués au sol. L’horloge. S’approcher toujours en vie de la vie vaine des robots. Se débattre avant sommeil, vicissitudes, avides cyborgs. Un temps proche, disparu comme les autres, alors que nous fûmes à deux doigts de la révolution. Tomber mort de fatigue sur la chaise qui bascule, écrans ouverts plus grands. Les bruits dans la cour. De moins en moins sûrs d’être les maîtres. Les robots accueillants quelle belle gratitude. Les masses dans le pollen des champs aux absentes abeilles. Les innombrables récits communautaires différenciés aux couleurs d’algorithmes harmoniques rassembleurs.

Les échanges oraux étaient rares, sans blabla, et uniquement rigoureusement d’ordre privé. Mutuellement, goulûment, nous nous aspirions et nos têtes roulaient, d’un coup soulagées, aussi vides qu’une bulle d’oxygène pur.

mon professeur de yoga littéraire

Quand je sortais épuisé de la rivière, il m’apparut pour la première fois sous les arbres de la rive où, pour ne pas avoir chaud, je me dirigeais. Ce n’était pas spécialement là qu’il habitait, c’est par hasard que nous nous sommes croisés, même si avant en d’autres endroits il était apparu, je ne l’avais pas vu, tout simplement.

Sûrement (curieux ces choses improbables dont on peut être sûr) si je ne m’étais pas imperceptiblement noyé dans le bruit du courant, et ne m’étais pas réjoui de m’ennuyer un peu, je ne saurais toujours pas qu’il existe. L’eau aux racines des arbres qui ourlent la rive produit une mousse aérienne, et les pierres y creusent, glissent, balayées par le courant. Je pensais sans plus m’ennuyer à maintenir cet état naissant d’ennui, à satisfaire le plus longtemps possible ce sentiment de ne rien faire, de n’avoir à penser à rien. Je ne gênais personne avec mon histoire de ne penser à rien, j’étais libre de n’avoir rien à changer de ce que je pensais seul dans ma rivière de galets, de ma bêtise, sous un soleil si chaud qui rend les âmes vivantes toutes entières tapies quelques part pour elles-mêmes en compagnie d’autres eux-mêmes, et je pensais depuis le début sans le savoir en fait à la mort, et averti alors je remontais le fil de cette pensée, je tendais le filet, je pensais à la mort, non pas à l’inaccessible, l’impensable, mais à celle lointaine, à celle de la mort collective qui vient à une vitesse sans commune mesure avec celle au bout de notre vie, et je m’imaginais, et c’est là que vint mon professeur de yoga littéraire. À cause d’avoir regardé longtemps l’eau les galets dans le courant c’est là qu’il me dit que la mort va changer d’âge, que des colonnes de jeunes personnes se donneront à la mort comme pour accomplir un privilège; pas besoin d’attentat. Imaginons dit-il le meilleur monde possible, le monde en paix derrière les murs, les bruits étouffés là où règnent de spacieux couloirs d’écrans aux salles d’attente des paradis à choix, des abeilles riantes bourdonnant remontant nos corps pour nous caresser l’esprit. Je voulus comprendre, revenir à moi, pendant ce temps là les canards cancanaient parmi les croassements des crapauds et récitaient une leçon sans fin, le professeur avait effacé ses traces, je partais rêveur et décidais de m’attacher, c’était la première leçon.

JoAnn Verburg, la preuve sans titre (Ping à La Fonti) © JoAnn Verburg 2013

débarquer

Au départ, à peine sorti du lit, c’était déjà décidé, faire un pas ici, ou là, même s’il arrive aux destinations de se croiser aussi, après-coup. Préparé à la va-vite, sorti après, irrépressiblement occuper toute la place ; alors c’est selon, que la place s’éloigne ou qu’on s’y retrouve nez dedans. Si tu y regardes de trop près, et que tu te résous à tenir le fil, ta tête penche, tu es une tête de nœud. Tu as beau dire beau faire, l’entre-deux est la situation initiale, celle où tu débarques, ou celle où le bateau reste immobile sur les vagues qui déferlent. Le paysage change, tu te demandes comment, c’est magie. Sur un fil tendu à deux extrémités qu’on ne voit plus. Se passe t-il quelque chose après ? oui, les conversations innombrables, le jeu qu’on brasse, ce même brouhaha d’évasion d’un point mort captif, qu’on peut avec un minimum d’attention oublier.

Une tête toute bosselée, au regard ahuri, avec qui tu fais un brin de causette pendant que ton chat te regarde. Tu as les cheveux bien sales, peignés n’importe comment, coupés à la va-vite. Il a des expressions émouvantes, et d’autres dont tu te détournes, des expressions noires que tu ne peux pas toucher, qu’elles te pénètrent déjà. Tu cherches le moment de partir sans être vu. La chute est un ralenti très lent, sans aucun flow, il n’y a plus de ciel nul part, et on essuie les coups, on ne sent plus, juste de la sueur, au départ.

Andrea Feininger - Brooklyn Bridge, 1940

nadir brumeux

Comme sous une mer gazeuse vertigineuse la pluie précédait l’orage, le ciel épais bleu-gris très sombre, inamovible, tremblait à peine pendant que la tempête dévastait la forêt. La nuit (ou bien le jour) qu’au début nous nous attendions à voir tomber, tombait désormais continument, la vue fendue d’ombres. Nous habitions à la ceinture de contrées urbaines aux maisons à prix flambant neuf. Des milices protégeaient la vue imprenable des terrains vagues sur pleine lune opalescente. Étendus au sol quand le bruit s’éloignait nous retenions l’amour en consolantes nostalgies. C’était une fin du monde moderne et spacieuse que dieu gouvernait d’une armée de robots auto-engendrés. Bien nés mais trop tôt nous enviions déjà le bonheur des générations nouvelles, planquées les unes des autres, dispersées à vaquer parmi les ruines, anthropologues réanimant le monde évanoui.

la pluie remplit un verre

Petit texte dans le texte, la pluie remplit un verre. Je gribouille des dizaines et des dizaines de lignes et n’en garde que quelques mots. Ce n’est pas que c’est trop, non, c’est que j’en garderais beaucoup trop. Quelques mots donc. Jeu de sable des grands. « Oui, oui lui dit-il, tu parles beaucoup trop ». Il est vrai que désormais ce qu’il reste ça ne fait pas beaucoup, mais, que de scrupules sont alors d’un seul coup un seul évanouis. Reste à regarder ce qui reste, ce qui extrait en toute autorité. Ce qui s’agence de soi dans le même bain, où tu es invité. Tu tournes autour d’un lieu où tu n’as jamais mis les pieds, le ciel est incertain, les ombres ont des reliefs inconnus. Tu t’es endormi pendant ta méditation, le temps est passé pareil, ça te déphase ce voleur invisible, et l’œil ouvert rien y fait tu es repris par l’enquête, l’enquête n’est absolument pas nécessaire, mais encore une fois tu changes de maison dès la prochaine bifurcation.

Joakim Eskildsen

s’en aller

Les conseils d’administration n’ont jamais pris ces routes des mortes colonies; plutôt que de les prendre, s’il le fallait un jour, s’il le fallait vraiment, ils les survoleraient, plutôt, au-dessus d’une pluie de bombes. Effacer une dernière fois. Sur la carlingue du ciel sont peintes les âmes animales. Les fleuves serpentent, noircissent les signes, noient les étoiles. La vitesse creuse, elle laisse derrière soi une distance nuageuse, un nuage de vertige. Nos rêves anciens de pierre d’impossible abandon.

8. Novembre 2011 II par Filterkaffee