passé qui ne passe pas

lenteurbien sûr nous avions pris le mauvais chemin, à cause d’un temps d’arrêt, d’une interruption sans autre cause qu’une crainte irraisonnée, et dès le premier pas nous avions dit que plus tard de toute façon nous le rejoindrions, l’autre chemin – et parce qu’aussi celui-là même était plus facile, c’est à dire prendrait plus de temps, en donnerait plus: nous nous appliquerions, donc le temps s’absentait, autour de la porte d’entrée des zones de temps morts, des buvards, des bruits de fenêtres quand le ciel s’abaissait. de temps à autre on ruait en courant au plus loin d’un tunnel, on s’échappait et revenait à temps, avant que les bêtes soient en fuite, et guidé par un âne en amabilité te laissant croire Quichotte, on prenait le chemin des vacances. tant et si bien que l’entrée, du chemin sur lequel nous étions, fut à portée de vue et de même si bien dissimulé, qu’on arrivait plus à dire depuis quand, ni pourquoi les allées se faisaient si étroites

My beautiful picture

chacune des bifurcations prise lors de péripéties et résolutions noires tombait sur des marécages où surnageaient des gravats, des pièces métalliques, des plastiques, des liquides épais, des fumées moites. de quel coté de quel chemin les marécages venaient-ils ? de plus en plus proches les averses étaient toujours aussi belles. nous nous regroupions près de la porte pour les célébrer, et miracle il arrivait que la rivière déborde. certain auraient aimé faire de la porte un radeau. Nos chiens, eux habituellement si pauvres en discussion, d’oreilles ouvertes bredouilles, avec qui nous échangions des airs de brocanteurs aphasiques, des rêves d’emmurés, soudain devenaient fous, fous de joie, fendus de joie, à notre étonnement renouvelé, nous leur jetions nos chapeaux

Todd Hido

parfois encouragés nous nous remettions au passage, levant de terre un mur qui doublait celui-là même en face, celui qui aboutissait ou qui partait de la porte, du passage, pendant que les ronces et le gibier piégé reprenaient, et que nous allions très loin chercher les pierres où les batailles étaient nombreuses. des fragments d’écriture qu’apportait le vent provoquaient des soirées de lecture, nous relisions les religions, c’était toujours ça, riant de n’en savoir pas plus tout en vouant gratitude au passé que l’absence de souvenirs plaçait au firmament, inversant le temps, rêves d’avant le naufrage

d’avenir perdu

je suis né dos à une longue chaîne de montagne qu’une couverture permanente de nuages dissimulait. un monde préfiguré, l’avenir élargi, se tenaient derrière une quelconque porte secrète que la vie qui t’est donnée te désigne de forcer, les enfants sucent des pierres de lune, le soleil s’allonge et se repose au matin. ce mur disparu un jour sans le vouloir, à force de s’en être éloigné, et les mots qui le remplace n’aperçoivent derrière qu’une autre longue chaîne de montagne où la nuit éternelle couvre ses sommets. on se promène en se demandant parfois où on va, d’autres fois plus, car on est perdu

retour

Andrei Tarkovsky et sa mère, Maria Vishnyakova
Andrei Tarkovsky et sa mère, Maria Vishnyakova

le couchant patine la vieille souche, un scarabée d’or tape sur mon front, le verre d’eau se renverse, le vent souffle disperse les feuilles, l’histoire est un hiver               

ramifier

Dans l’épaisseur touffue et menaçante de la forêt tropicale, les Indiens guaranis qu’étudièrent Pierre et Hélène Clastres étaient des chasseurs-cueilleurs, des êtres exclusivement des deux objets – l’arc et le panier. Au moment précédant la naissance d’un enfant, le père devait « s’abstenir de faire des choses multiples » et se concentrer sur une seule chose – la proche venue du nouvel être, problématique parce que susceptible, en tant qu’expérience supplémentaire et pas nécessairement souhaitée, d’inquiéter ou de mettre en colère les différentes puissances de la forêt, en déséquilibrant l’ordre des choses. Pour ce faire, le père devait aller droit dans la forêt, sur un seul chemin, en fermant les bifurcations (symboliquement, par une plume fichée en terre) et en jetant des ponts sur les rivières – le but étant de préparer à la parole de l’enfant à naître à son chemin, son unique chemin dans le monde.  (J.C Bailly, La phrase urbaine, p 238, Seuil)

excavations

tomber s’endormir dans les feuilles sèches, revenir rêver la nuit qui précède, voler ramper sauter toutes les étapes, ruser dans les chutes, inonder de lumière la cave, éparpiller les jours anciens

René Burri René Burri, 109 kms from south of Rawalpindi, Fort Rhotas, Pakistan, 1963Rene Burri – Magnum

camarade du no man’s land

l’âne puise l’eau noire, ruisselle, s’étoile contre la roche. cheval sans illusion d’une lucidité douce et farouche, au calme souverain, sans sujet, dieu sans hommes – au calque de ses paupières tombe une vieille neige, temps anciens venteux qui n’en finissent pas – des retraites dans la grotte à ciel ouvert, aux chemins creux de granges vides aux portes manquantes, aux sceaux percés, au soleil de midi des quais désaffectés, au passage des corbeaux, aux traverses de poussière grise des brindilles du clinamen – se hisse au ciel, au paradis des ânes, d’une grammaire de guingois sur un banc de nuages éphémères, majordome d’aube trouée des geishas évanouies, au trot des pieux de ballerines, l’âne chie nos carrosses, désole nos mains, broute les dévots, console des âmes en peine, referme les yeux éteints, mêle son haleine à la nôtre, hurle ce qu’un muet rêverait d’entendre sans comment dire, clairon bip-bop des lunaires arlequins à recracher le silence, évadé des désillusions, passeur des regrets inutiles, veilleur d’un œil au creux des crépuscules, des ombres sans bras de la nuit, des décisions diurnes, précipitées, soudaines, irrévocables, brèves des somnambules, des vertiges de Bartleby étendu au dos de Pancho Villa, d’ivresse rude des fruits pourris fermentés sous l’arbre des sarcasmes et des risées, du sérieux le plus grand.