Juste avant d’ouvrir cette archive c’était des scènes projetées où on retrouvait les joies simples, c’est l’été, photos et films muets de la lignée familiale projetés dans un auditorium sphérique avant la nuit noire où le spectateur assis dans le moignon d’un bras télescopique guide son déplacement dans l’espace acoustique des chants d’oiseau, musique qui fend le coeur. À ces joies reçues, partagées à titre posthume, manquait l’unique présence du silence et les voix. Elles rendaient mélancoliques et la mémoire pathétique se débattait cloîtrée derrière une vitre. Les dernières archives cinématographiques montraient des ruines de rues et maisons mêlées, des circuits de refuges à refuges, des déplacements nocturnes. Fallait-il brûler les archives?
Les valises vides grandes ouvertes, un feu, le froid, les bruits du dehors et pas mal de vent, le commérage autour du cimetière, finitude et avenir superposés à la fenêtre du chat de Schrodinger, le chat réjoui de rentrer à la maison, déconcerté qu’il n’y ait personne.
(toutes les citations ci-après sont extraites de « Daido Moriyama, Memories of a Dog, Nazraeli Press, 2004″, ou glanées dans des entretiens)
Je regarde absent les lumières de la ville vaciller à travers l’air tiède qui flotte sur la place de la gare, et je ressens l’impatience de mon esprit qui n’a pas encore tout à fait quitté la ville d’hier, alors que mon corps est bien arrivé dans cette nouvelle ville.
Quoi que je cherche, rien ne s’est encore révélé. Alors je continue ma route. Chaque jour est un voyage de l’esprit et du corps à travers un labyrinthe. Parfois, mes étapes suivent un chemin. D’autres fois, je me retrouve à errer. Les différents domaines où je vais sont comme des parties disjointes d’un puzzle, sans que jamais je trouve leur résolution.
Alors que je poursuivais mon périple, les scènes qui se déroulaient sous mes yeux se confondaient avec des scènes que je gardais en mémoire. La confusion entre l’espace et le temps peut soudainement plonger le voyageur dans l’incertain.
Le caractère documentaire de la photographie n’est pas simplement le fait de s’arrêter sur un événement. Il a plutôt la particularité d’être sans cesse lié à l’expression du temps qui s’étire indéfiniment avant et après cet événement.
Il m’arrive de me questionner sur ce que fut la première clarté projetée dans mes yeux après ma naissance. Or, il m’est impossible de le savoir. Ensuite, je me demande ce que c’était ce paysage vu à tel endroit, lorsque je remonte dans mes souvenirs le plus loin possible. Je sais que ce n’est pas une sorte d’image nette, mais j’essaye d’en chercher une qui serait perçue de mon état étroitement défini, un état qui existe entre le sommeil et le réveil. Je cherche, par-ci et par-là, convoquant tous les éléments accessibles dans ma mémoire. Et si je parviens à une image vague, je crois que ce serait cela. Mais cette image n’est elle aussi qu’une fabrication de mon intention arbitraire, d’où je pourrais conclure que je n’ai jamais vu cette image, ou bien que je venais juste de la voir, ou alors que je ne la verrais que dans le futur. Cependant, il n’y a aucune certitude que je ne l’aie pas vue non plus.
Le temps qui passe n’est pas perdu, il nous attend quelque part. Je conçois la mémoire comme un moyen et je poursuis mon voyage, c’est peut-être pour cela que je rassemble souvenirs et douleurs et que je me prépare au moment de l’éveil. La photographie ne se limite pas à documenter les choses mais à créer des souvenirs. C’est un processus d’histoire en guirlandes de souvenirs et de fossilisation du temps, mais plus encore, c’est le mythe de l’ombre et de la lumière. Pour moi la photographie ne consiste pas à observer sur le bas-côté ou à se limiter à la création d’une œuvre artistique superbe, mais à découvrir, au travers de sa propre expérience, les liens qui unissent les fragments du monde à sa propre vie et de parvenir à une rencontre spirituelle à travers ces fragments. Souvent je me sens à l’étroit entre introspection et expression de ma volonté, de ma réponse vis à vis de l’époque.
Depuis quelques années, je suis en mesure de conjurer la conscience qu’il n’y a pas une once de beauté dans le monde, et que l’humanité est une chose d’une extrême laideur. Donc, je peux prendre des photos et croire en quelque chose.
J’utilise l’appareil comme une procédure qui me demande sans cesse d’affirmer mon identité, me demandant: « Quel est le sens de la vie dans un monde et parmi les êtres humains, tout cela est si grotesque, scandaleux, et aussi accidentel que ce que je vis, et comment être avec cela être en contact ?
La force d’écrasement de temps est devant mes yeux, j’essayer de la garder en appuyant sur le déclencheur de l’appareil photo.
Aujourd’hui, les gens prennent des photos avec désinvolture. Surtout de leur vie quotidienne. Leur attitude désinvolte envers la photographie est la même que la mienne. Il n’y a rien de juste ou de mauvais.
Les photographies sont des morceaux du monde éternel – de la vie quotidienne ; des fossiles de lumière et de temps. Ils sont également des fragments du pressentiment, de l’inspiration, un enregistrement, la mémoire des êtres humains et de leur histoire, ainsi qu’une autre langue d’un monde devenant visible et intelligible grâce à l’objectivation de la réalité au moyen d’un appareil. Elles nous montrent la beauté, la tendresse, et aussi la laideur et la cruauté du présent et, non pas comme une réponse, mais toujours comme une nouvelle question. Je crois photographier des pièces d’un puzzle incomplet. C’est pourquoi je me suis mis à photographier et me suis consacré à la photographie.
—————————————————–« (…) ? » Arthur Koestler, Le Zéro et l’Infini
Abjection – Abattement, nausée, tristesse, inquiétude, incertitude, impatience. Des mots… l’existence vidée d’être, crevée. Envie de se la boucler sans pouvoir s’empêcher de l’ouvrir, des phrases d’un coup forcément bancales, sans point d’appui, en boucles inachevées et pleines de nœuds, stupeur, la pensée qui vrille, qui plisse les yeux, anomie, discerner, perdue dans des fragments d’arrière-plan (l’Ukraine, la terreur, les clandestins sur les mers et les camps, la guerre numérique, les pays arabes, la Grèce, l’Allemagne, l’Espagne, l’Europe, les élections, les robots) … tout passe, et sommes en plein dedans, bien inutiles // « Tous Charlie », très louable échos à, et on a vu comment, « nous sommes tous américains » … glossolalie, logo, slogan, garde-fou (à d’autres slogans qui marinent dans les antichambres) espoir de donner corps à son indignation, se rassembler, main dans la main, Charlie Rajoy, Charlie Samaras, Charlie Cameron, Charlie Merkel, Charlie Juncker etc… bête et méchant bain de foule, se refaire virginité, maintenir les apparences de la paix, jouer de la consternation pour rebooter le spectacle, le mensonge et l’hypocrisie à bas prix. Un garde-fou cache sexe de l’aliénation, ses acteurs vedettes, ses postures et ses imposteurs, remettre au propre le grand story-board religieux du capitalisme avec au centre, sur le lieu du crime l’incontournable FN, grande ombre sous les projecteurs. Envers et contre tout, jusqu’où la servitude? L’humiliation, l’accommodation au pire, chantage à une soumission contre une autre, choisir son dégoût, sa haine, sa peur, son camp, la vérité d’une Kalash’ ou celle des marchés ? le chantage permanent. Tout droit bloqué avançant dans le mur, poussé. Il se fait tard, à tout moment l’emballement peut devenir fatal, tout va si vitecomme disait le regretté Bernard Maris. Quelle merde !
Un silence abrupt au milieu d’une conversation nous ramène souvent à l’essentiel : il nous révèle de quel prix nous devons payer l’invention de la parole. E. M. Cioran, Aveux et anathèmes.