un message impérial

L’Empereur – dit-on – t’a envoyé, à toi en particulier, à toi, sujet pitoyable, ombre devant le soleil impérial chétivement enfouie dans le plus lointain des lointains, à toi précisément, l’Empereur de son lit de mort a envoyé un message. Le messager, il l’a fait agenouiller auprès du lit pour lui souffler le message ; et l’Empereur tenait tant à son message qu’il se le fit répéter à l’oreille. De la tête il a fait signe que c’était bien cela qu’il avait dit. Et devant tous ceux qui le regardent mourir – tous les murs qui gênent se trouvent abattus et sur de vastes perrons qui s’élancent avec audace se tiennent en cercle les grands de l’Empire – devant eux tous il a expédié le messager. Le messager s’est mis en route tout de suite, un homme vigoureux, infatigable ; en poussant alternativement d’un bras et de l’autre, il se fraye un chemin à travers la foule ; s’il rencontre de la résistance, il désigne sa poitrine où est le signe du soleil ; il avance facilement comme nul autre. Mais la foule est grande et elle n’en finit pas d’habiter partout. Si l’espace s’ouvrait devant lui, comme le messager volerait. Et bientôt tu entendrais le battement magnifique de ses poings à ta porte. Mais hélas, que ses efforts restent vains ! Et il est toujours à forcer le passage à travers les appartements du palais central ; jamais il ne les franchira, et s’il surmontait ces obstacles, il n’en serait pas plus avancé ; dans la descente des escaliers, il aurait encore à se battre ; et s’il parvenait jusqu’en bas, il n’en serait pas plus avancé, il lui faudrait traverser les cours ; et après les cours, le second palais qui les entoure, et de nouveau des escaliers et des cours, et de nouveau un palais ; et ainsi de suite durant les siècles des siècles ; et si enfin il se précipitait par l’ultime porte í mais jamais, jamais cela ne pourrait se produire – il trouverait devant lui la Ville Impériale, le centre du monde, la Ville qui a entassé les montagnes de son propre limon. Là personne ne pénètre, même pas avec le message d’un mort. Mais toi tu es assis à ta fenêtre, et dans ton rêve tu appelles le message quand vient le soir.           Franz Kafka, « Un message impérial », in Récits I, Œuvres Complètes (ed. Marthe Robert), Paris, Le Cercle du Livre Précieux (1964), 179-80.

ça que je suis

« C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lance, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni l’un ni l’autre »    Samuel Beckett, l’innommable, Paris, 1953, p.204

Steve Schapiro. Samuel Beckett En regardant Parrot, New York 1964

langsam

 

Robert Walser, 25 décembre 1956

lentement, déjà aveugle, la paupière se ferme, le ciel apparaît sans yeux pour le voir, pas à pas à la renverse, jusqu’au corps, la mort aux yeux noirs ne le quitte pas, aux pierres fermées la nuit dessine les contours

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nouvel an

democracie Tu vois, tu entres dans les ruines de la démocratie, un film de guerre sentimental, sapins et papillons à noël s’élèvent dans les cales, serpents électrisés de tristesse, chaos raide, silence sous cloche, paroles qui se rappellent parler, le passé pantelant passe-muraille, l’histoire n’apporte que réponses folles à ses sujets. Sortant tu suis les instructions et bâtis les remparts d’une forteresse vide au cœur de laquelle vocifèrent déjà les héritiers. Tu erres quelque part avec tes semblables, pas seulement sous l’invisible surveillance de masse, car surtout tu dois vouloir obéir. Tu enroules les tapis rouges aux broderies charmantes d’un autre grand jour. Attends que rien ne se passe, reste ainsi, au repos la terre immémoriale, crevée, recroquevillée en son centre, la mémoire veut oublier, la conscience s’animaliser, dénouer doucement, distinguer, séparer la logique et le sens, fendre l’air.

sans suite VIII

Lire, entrer dans les mots, vider chaque nuit la journée, vider la journée

Chaque bruit chaque mot comme instantanément se couchant, disparaissant, se couchant

Ce type épris d’une joie enfantine devant les animaux, même joie en entrant dans les cabarets

Le poisson sorti de l’eau, à sec, pense pour la première fois et meurt aussitôt

Assis avec leur tristesse froide, pleurant leur arrogance perdue, faibles, terrassés, féroces

Le cinéma n’y échappera pas, son avenir remplace les posters sur les murs

Cherchant je ne sais quoi, je trouve quelque chose dont je ne sais que faire, mon chien fou court et ne m’entend pas. Les bans de brouillard se dissipent, je me retourne le chemin n’est plus là (c’est déjà ça)

Arrêt imprévu, au terme improbable. Après exploration alentour (rien ne diffère) et tergiversations reste encore le temps d’apprendre, reprendre les étapes, prendre acte, mais déception encore, tout était déjà su

Ce n’est que pendu par les jambes qu’il écrivait. Il n’apprenait rien, tout tombait en ordre dispersé, sur le dos, la tête, le cul, sans queue ni tête. Mémoire ineffaçable, l’obstination emmerdeuse

Mon second travail est de nuit à disperser la foule

Toutes les portes de sortie te ramènes là où tu t’es perdu

Être deux en somme, pendant qu’un troisième vole, tombe, se dissout à tes pieds

L’histoire mendie et enfouit son trésor

L’histoire s’héroïse quand tout s’estompe, menace, attend de nous tenir en joue, terreur, hommage, commémoration. De la famille on s’évade, le soleil d’hiver sous les pierres darde

Le démiurge qui hurle n’aurait pas dû tomber

Quand il s’est retourné et m’a salué d’un signe de la tête, j’ai vu une bête. Laissé ridicule dans la lumière furieuse

Il nous a été si pénible de nous arracher que l’illusion seule suffit. Nous aurons vécu pour ça. Inamovibles gardiens de l’ordre, derniers remparts, légendes et faux-souvenirs soulagent un peu du passé

Saisir de cette ombre la masse informe, tailler dans cette rondeur un pavé, faire d’un cercle un carré, suivre cette trace, les lignes, lier le plaisir à l’inutile, chercher l’inutile, glisser

Hier sépare juste aujourd’hui de l’enfance

Ceux qui l’ont précédé sont maintenant fermement accrochés à un âne. Il s’en approche mais ne les rattrape pas

1ère expédition de Carl Störmer à Bossekop, nord de la Norvège. Nuit du 3-4 Mars 1910

sans suite VII

Non, ce n’est pas un spectacle, c’est un boulon qui saute et toi au volant

Des marionnettes font des cauchemars sur un manège. Le corps qui s’en extirpe, affligé d’amnésie, penché sur l’établi, procède à son autopsie

La spirale se referme sur la nuit les étoiles, les fusibles ont sautés, l’ouragan se renforce

Traversé par des nomades, la nuit, l’invisible, le chaos, un monde qui nous regarderait

Portée par le progrès notre espèce invasive se débarrasse des seuils, s’affranchit de l’horizon, retourne les failles en ligne de crête. La terre redevenue plate se désagrège à ses extrémités comme boules de glace au soleil

Exclu, dissimulé au regard, sans voix et secrets inaudibles murmures, une chambre close, une rue pleine de rumeurs, complots dans l’escalier, patience béton sur le négatif

Le fou, tu l’embarques par le moindre refrain avec images de rafiots, de paquebots, de galères, d’esclaves et capitaine rythmant la même danse

Tu as laissé passer ton tour et puis ça a fermé. On te raconte, et puis alors ? Tu préfères pour la prochaine fois. Tu laisseras passer la prochaine fois que tu n’auras pas vue, ou une autre fois pas voulue, tant qu’une prochaine fois

Comme si les robots allaient baver de ce que nous aurions un jour à leur dire. Ils vident notre langage chaotique comme une veille huitre

La télévision s’est mise à ressembler à un sapin de Noël oublié allumé toute l’année dans la cave. Même le son à fond résonne mat. Ce Noël la pleine lune sur la ville fut dame très désolée

Le goût pour le factice trouve sol dans une start-up, caves illuminées jour et nuit – ça frotte, plein-air planifié orienté parc, réserve oxygène

À la façade de l’église, jours de Noël, éclairage 3D, somptueux, le flash sur la photo tu trinques au nom d’une règle d’or qui orne ta mâchoire

Il s’est évertué à ressembler, à s’y méprendre, à son image, il l’a épousé. Il s’est réfugié puis enfermé dans une personne qui n’existe pas, qui ne s’aime pas. Et toutes les autres images en lui crient

Les positions stratégiques à la foire du management s’excitent, une vraie salle de marché, acheteurs-vendeurs du surplus, du petit plus bon à tout, le concept de valeur blanc-seing du criminel

Image ci-dessus- © Caleb Cain Marcus, terre, briques, les humains et l'espace, 2013, du livre Déesse : Courtesy of Caleb Cain Marcus