occupé par un papier

Encore ce rêve où rien n’indique où j’habite, la langue est étrangère, comme une lettre sans usage dans la chaîne des mots, un panneau qui ne tient plus. Quand je sors pour reconnaître l’alentour, je reçois le secours de quelques vieillards qui m’envoient d’une main tendue ici et là à des endroits même opposés, quand j’aperçois tant bien que mal la façade blanche de chez moi. Je cherche dans des tiroirs vides un papier je ne sais pas lequel pariant qu’il permettrait de me rendre à n’importe quel autre coin, d’emprunter autant de transports possibles, et pouvoir d’évidence rentrer quand je le décide.

Il se peut qu’avant la route était bleue, les compteurs jaunes et bleus, la radio annonçait beau temps, la voix nasillarde mariée au vent à la poussière, aux oreilles derrière le foulard, au réjouissement d’aller au devant du temps, de rire des oiseaux affolés à notre approche, de tenir l’équilibre le plus vite possible les yeux tournés aux feuilles volantes derrière la roue des vélos.

On peut imaginer à la porte une hôtesse toute en jaune qui vous gratifie d’un accueil de velours, tu te retournes — tout ça est plus qu’improbable : mieux donc : un moulin d’eau où lors d’un discret banquet de séminaristes, sourire aux lèvres, toute en jaune, l’hôtesse vous reconnaît, vous tend un toast au canard laqué. Que fais-tu là ? sans importance, par contre à elle le lui demande. Il se pourrait encore qu’il soit là en fin de matinée à l’heure de l’apéro ; le préposé au relevé du compteur taperait un carton avec un représentant de cravates. Ou encore une panne d’essence, ou un truc KKK dans l’odeur de pisse. Ça se passerait peut-être sur une île, ou sur la butte d’une ville prospère. L’odeur de peinture fraîche et d’essence ; derrière la porte quelqu’un dirait c’est tout c’est terminé.

se remettre de tout

« Bonne nuit, dis-je, ou plutôt adieu. À qui, ou bien à quoi disais-je adieu ?
Je ne savais trop, mais c’était ce que j’avais envie de dire à haute voix.
Adieu et bonne nuit à tous »

Antonio Tabucchi Une hallucination (Requiem. Uma Alucinação, 1991 ; trad. Isabelle Pereira, Bourgois, 1993)

les temps changent

… vous savez, les sentiments diffus, insignifiants, qui se bousculent, tout va bien mais tout échappe, le ciel ici, bleu et haut, là nuageux, le vent chasse, un voile laiteux joue les méduses, ici, les ombres sombres, mangent la matière des formes— là, colorées, saturées, rapides— bref le ciel est dispersé et les paroles autant, les mots sont décousus, le peu d’idées sans surface, ni contour, la visée lettre morte, un poids va sans dire trop lourd à peser, la logorrhée épuise. Bercée mon ombre se promene sur les sapins ensoleillés noirs et humides, verticaux, j’étais un peu perdu mais n’avais nulle part à me rendre, aucun rdv désormais.

transparence du temps

Et puis non… après… donc… oui… comme ça… un peu… peut-être… évidemment… comment dirais-je… comme si… si je… c’est à dire… enfin… parce que… les années étaient plus petites… futur antérieur… oui enfin donc… c’est ça le problème:

« On a construit une autoroute, rasé des pavillons, bouleversé le paysage de cette banlieue nord-est pour la rendre…aussi neutre et grise que possible. Mais sur le trajet vers l’aéroport, des plaques indicatrices bleues portent encore les noms anciens: DRANCY ou ROMAINVILLE. Et en bordure même de l’autoroute, du coté de la porte de Bagnolet, est échouée une épave qui date de ce temps-là, un hangar de bois, que l’on a oublié et sur lequel est inscrit ce nom bien visible: DUREMORD ».  In Dora Bruder -Gallimard.

« Moi, j’étais un type assez banal qui avait le goût du bonheur et des jardins à la française. Souvent des idées noires me traversaient, mais bien contre mon gré. » In Accident nocturne, p. 86 – Gallimard.

collier sans laisse

Sa tête dodeline, hoche, épouse sans heurt les nids de poule, le corps chevillé au milieu au pied du pare-brise, il pleut un peu. Les chiens passent aussi de la fenêtre aux chemins, vivants, à promener leur maître avec dignité, candide témérité, portant, supportant les codes les lois les instructions ; les admettent, assument par avance, d’un maître qui y obéit plié noyé dans le travail et ses discussions assommantes à propos de l’œuvre du saint esprit. La voiture est repartie dans la nuit, les maîtres bleuissent recouvrant leur esprit à comment gagner des millions. Seul de juste le recueillement se trouve dans le sommeil. Les bons dormeurs n’ont pas la vie plus facile, les jours s’effacent dans l’hiver. Etc. :


une poussière dans l’oeil

duvet de l’oreiller en couleur
sous les rayons des palmiers
arbre à disparition
dans l’oeil du corbeau
sortir du cadre