« l’espoir entretient le rebond » (ex-nouvelle boursière)

Fin d’après-midi dominicale plutôt douce dans le squat de ce qui fut le Palais Brongniart, notes de Kind of Blue tandis que la neige descend du dôme.

le temps n’est rien

« Une des caractéristiques de l’art de Ver­meer, comme peut-être de tout art, parvenu à un cer­tain degré de noblesse, est de peindre des choses, et non des événements. Le monde que perçoit Vermeer n’est pas celui, muet à jamais, des événements insi­gnifiants, mais celui de la matière, éternellement ri­che et vivante. L’anecdotique, pourrait-on dire, y a chassé l’anecdotique : le hasard d’un moment de la journée, dans une pièce où rien d’important ne se passe, apparaît comme l’essentiel d’un réel dont les événements apparemment notables constituent au contraire la part accessoire. De ce réel saisi par Vermeer le moi est absent, car le moi n’est qu’un évé­nement parmi d’autres, comme eux muet et comme eux insignifiant. Il n’y a d’ailleurs pas d’autoportrait de Vermeer, et la biographie du peintre tient en dix lignes anodines. Cependant Vermeer semble bien s’être peint une fois, par un jeu de double miroir : dans cette toile sans nom précis, aujourd’hui appelée L’Atelier. Mais le dos, comme un peintre quelconque, qui pourrait être n’importe quelle autre personne occupée à sa toile. Rien, dans le costume, la taille, l’attitude du peintre, qui puisse être regardé comme signe distinctif, rien donc qui fasse état d’une com­plaisance quelconque du peintre à l’égard de sa pro­pre personne. Dans le même temps cet « atelier », comme toutes les toiles de Vermeer, semble riche d’un bonheur d’exister qui irradie de toutes parts et saisit d’emblée le spectateur, et qui témoigne d’une jubila­tion perpétuelle au spectacle des choses : d’en juger par cet instant de bonheur, on se persuade aisément que celui qui a fait cela, s’il n’a fixé dans sa toile qu’un seul moment de sa joie, en eût fait volontiers autant de l’instant d’avant comme l’instant d’après. Seul le temps lui a manqué pour célébrer tous les instants et toutes les choses » . Cl. Rosset, Le réel et son double.

tour de brume

Brouillard épais encore à 2000 mètres sur le plateau, pas vraiment froid encore, la brume chuchotait sa pluie invisible, trempé jusqu’à la peau, les gens d’ici disent autrement, que la brume pisse, les yeux qu’ouvrent l’aveugle sont doux —–Profondeur et bords sont lumière de loin en loin, la vision est double, l’ouverture d’un dôme étourdit. En redescendant les feuilles tombent, sonores comme à la montée. Le moteur allumé, à l’arrêt, le chauffage à fond, la cigarette grillée, une fatigue si violente, si pure, qu’on s’abandonne dans le sommeil. La route de nuit s’enneige.

colle fraîche

« En tant que copiste, Bartleby appartient à une constellation littéraire dont l’étoile polaire est Akaki Akakiévitch (là, dans ces recopiages, le monde était pour lui, en quelque sorte, enfermé tout entier… certaines lettres étaient ses favorites, et, quand il y arrivait, il perdait tout à fait la tête (*)» en son centre se trouvent les deux astres jumeaux Bouvard et Pécuchet (« bonne idée nourrie en secret par chacun d’eux… : copier »), et, à l’autre extrémité, brillent les lumières blanches de Simon Tanner (je suis copiste» qui est la seule identité qu’il revendique) et du prince Mychkine, qui peut reproduire sans effort n’importe quelle calligraphie. Un peu plus loin, telle une brève cohorte d’astéroïdes, les greffiers anonymes kafkaïens. » Giorgio Agamben, Bartleby ou la création, p. 11 (Belval, Circé, 1995).                              (*) Le manteau, Nicolas Gogol

disparition

D’une rotation sur lui-même il s’affaissa, avec la bénédiction des genoux qui divisa la chute par deux, ce que personne ne remarqua. On le crut mort, on l’enterra pendant qu’il se réveillait dans les ruines d’un hôtel incas, s’émerveillant des touffes d’herbe desséchées affleurant sous une roche effritée. L’ombre d’un papillon jaune sur son front grandissait tout en s’éloignant, chaude et soyeuse, grandissait jusqu’à disparaître.

plongé dans la lumière

Depuis le cinéma parlant les fantômes ont été relâchés, libres enfin des caches secrètes entre lesquels ils erraient. Désormais leur image ne se glisse plus aux angles morts, elle se décompose et s’éclaire à travers les clignotements de satellites. Écran total. Des drones de la paix sillonnent édictant la justice. La tête en bas sur la balançoire.