SANS SUITE XXV

 

Errance mentale, significations embourbées pour trois fois rien, s’arraisonnant en butant, poussant des charriots en déroute, labeur insensé sans fin. Un drapeau planté seul sur un terrain désert, souffler dessus, espoir d’autant plus qu’il n’y a rien d’autres, une grue dans le désert qui ressemble à la carcasse d’un rêve de défoncé.

Dire si facilement n’importe quoi et se retrouver à danser, dans les bras un singe sans patte.

Grande élucubration de porcelaine qui tombe toute seule au moindre éclat de rire.

Le conservateur, pitoyable surhomme énervé, par pleine lune jette hors de son tamis de grosses pierres molles à la nuit amie.

En plus l’amnésique dormait et barrait toute la bouche du puits.

Les jours qui restaient ont brutalement fini de se cumuler.

Les lendemains de plus en plus difficiles à faire disparaître.

Ce visage sidéré, qui plonge, ce corps qui s’enfonce, auquel je n’étais jamais arrivé à donner un nom est maintenant oublié.

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SANS SUITE XXIV

 

Toit d’argile sombre, soleil, ciel bleu, verts intenses, champs humides balayés, vent sec qui égalise le vide, l’arbre peu à peu mêlé aux formes voisines.   //    L’odeur de la pluie creuse soudain le dehors comme une vieille madeleine vidée de son goût, le vide lové dans les pierres du muret. Puis expulsé, repris dans les plis froissés des apparences.   //   Les coteaux tellement mouillés de pluies qu’au premier soleil ils se raplatissent telle l’éponge qui dégorge.   //   Drones bourdonnant au-dessus des champs couchés, les apiculteurs en plastique sortent du moule des anges, l’air s’infiltre dans les caveaux, l’eau du ciel toute avalée.   //  La rêverie de la nature se débarrasse de nos nuits. Le froid accélère le passage entre les nappes de brouillard.   //   « Nature », guillemets comme des braises humides, cheminée sans feu.   //   Les montagnes sont encore au fond de la rivière. Dieu a tout fait à la même seconde où notre contemplation va exténuée dans les plus noires grottes.

 

SANS SUITE XXIII

 

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Le sourire niais a remplacé la félicité sur le visage encadré des journalistes des JT ( faut-il s’en réjouir ? )

La pub imite le feuilleton qui imite la pub. Les hommes imitent la pub qui imite les dieux. Entreprise marketing conquérante à faire manquer de tout.

Prévision, les volcans déglinguent le temps des sismologues, des basses grondent, les vagues roulent et se multiplient, leur sceau égaré.

Les événements sont les terrains de jeu improvisé des hommes. Toutes règles déjouées et le destin en appel. L’histoire sur son tank joue à cloche pied. L’histoire lèche longtemps son assiette, attend la langue du dernier bourreau.

Tu as gagné le droit de fouler ce nouveau terrain, certes identique au précédant, tu as appris que tu as gagné la possibilité de changer de place de plus en plus rapidement.

La mémoire partout, de telle façon qu’on y est plus, remplie de place pour les absents. À peine éloigné qu’on y revient.

Au bout de la rue un abris pour attendre, la rue est longue pour un patient minuscule. Toute la journée devant un manège et un écran où défilent les dépêches de Bloomberg. Avançons se disait-il alors qu’on le tirait.

L’art de se taire commence par ne plus avoir rien à dire et à oublier toute idée d’art.

Jamais les mots ne sont plus utiles qu’à la rencontre du gorille.

Sans le langage sans les sons, croit-il, les choses auraient été collées entre elles, il n’y aurait eu qu’une chose invisible.

Des ivrognes qui se chamaillent à propos de l’eau et de la fin du monde.

Des combles, des systèmes de sécurité, des colonnes béantes.

Parfois mettre une élucubration à l’envers pour qu’elle prenne sens.

Des chalutiers-usines, des poissons des grand fonds pendus dans des caves humides où leur rouille tombera.

sans suite XXII

 

Matin venteux, au-dedans le silence plus sonore, en marge quelques mots détachés de phrases floues pas prononçables … clarté, brouillon – brouillon, éclat, brouillon, nuit, clarté … Papillons de nuit qui rejoignent la coque vide du matin, coque vide précieuse où entendre la nuit se coucher, coque utile dans un autre monde.

Lorsque nous nous arrêtions les reflets reprenaient, se multipliaient, abolissant le pas et le chemin faits.

Rares et court répits mis à profit en promenades pédestres, vagues exercices en apesanteur. Jusqu’aux longs congés qui ordonnent un repos total, un ailleurs immobile, où l’averse chaude rappelle à soi, retombe calmement.

Les cloches des villes sonnent dans l’ailleurs, dans l’hier et le demain, chavirent dans le corps, cognant au brouillard et aux bruits. Le dehors lui serait tout juste acceptable si ce n’était le vent qui le plaque dans la grotte.

L’odeur de la pluie lève le voile, le torrent, le vent, l’homme au-dessus comme une farce tragique, un encombrement, le silence lui-même n’y trouvant pas sa place.

Puis les chemins arrivaient nombreux, tous aux bords étroits, minuscules, d’une durée filandreuse et infinie; sur eux on distinguait en têtes les éclaireurs, très éloignés à cause de ce qu’ils étaient extraordinairement grotesques.

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sans suite XXI

 

Les armatures sont posées: il manque le sable le ciment les pierres l’eau pour les enfouir. Derrière, tout autour, entre deux fractures, prospèrent les figurines de plâtre. Le passé resplendit comme jamais, sans témoin.

*

L’heure de la plus grande crapulerie roule, attend notre vrac, sans option dernier choix kamikaze, rien n’avait pu changer. Le jour sur la place se refera, des maisons autour se construiront, îlots d’errance, de soleil ras, doutes paresseux, esclavage soft, tombes profanées. Passés maîtres en pénurie.

*

Il occupe par la parole les places vacantes qu’offre le monde, les ruines des salles de cinéma sont promises à un grand avenir, Mister l’Aura fait des affaires.

*

Découpé par la lune couchante, il s’enfonce dans le happy-end, à faire durer coûte que coûte. Exténué, désenchanté il parvient à revenir téter au berceau des ruines. Séquence d’un entre-deux, refuge avant extinction.

*

D’une grisaille de plomb. Tant d’autres comme lui avaient pris leur envol vers le soleil. Jusqu’à la plage, se découvrant au paradis d’un premier jour crocodile, en l’incroyable de cette condition, jusqu’à s’y enfermer dedans au soleil couchant, derrière la banlieue grise le courant électrique en panne.

*

Sandwich de l’histoire, mité par les choses, voyages digestifs dans l’espace, dans l’espace le temps passe, pauses et arrêts s’enfoncent en temps mort, intermittence de silence sidérant, chute dans les débris.

*

Les rois renaissent dans un désert festoyant.

 

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sans suite XX

Changer de jour, faire du cut-up dans les bandes-son, faire disparaître un son dans un autre, se contrôler, prendre quelques précautions.

Corps en tous points repérable, une armure orgasmique.

Derrière la porte laissée ouverte sur le salon pour égayer la solitude.

Pour un robot ni la mort ni les assassins n’existent. La compréhension de ce qu’est un assassin développe une vague idée de la mort. Il regarde un spectacle d’assassins, par exemple leur agilité à ouvrir un ventre. Une imago d’hommes sans corps. Le temps des réunions passé, les manœuvres stratégiques mûres, un temps libre se dégageait, adonné à la ruse.

S’interroger sur le pourquoi et le sens des émotions échaudent l’assassin et les amants ; s’en empêchant leur conversation alors s’abrutit.

Il commence à s’endormir, depuis le début leurs conversations se chevauchent selon un fil qui n’a pas de cours ou qui heurte le lit asséché, il fermait les yeux sur l’horizon qui s’ouvrait.

Lors de la discussion on a partagé nos hésitations, on s’est donné du temps, on s’est sauvé, sans plus savoir le chemin du retour.

Ce n’était pas tant qu’elle s’était mise, sans le savoir, à parler de plus en plus souvent seule, c’était de la voir voutée, toute entière à l’écoute de sa litanie d’où s’échappait un grommellement loin du piano enchanteur de l’enfance maintenant placard débordant, encombré.

Submergés par la fébrilité bruyante des discussions nous dûmes d’urgence imposer le recours aux technologies de communication silencieuse. En retour on perçut le chant des rares oiseaux qu’on cherchait désespérément des yeux.