intranquillité, lambeaux

Appris à vivre avec la crainte, à vivre ainsi, essayant entre deux alertes d’oublier, vivre d’oublier, s’y perdre dedans dehors, joindre les yeux au ciel, pas les mains, une guerre secrète, appris cet art que seuls les nés dans la crainte connaissent sans comprendre, art entré et appris aux heures creuses d’après-minuit, aux insomnies bordées de fétus de rêves, une partie de soi tapie silencieuse laissée comme alarme dans renfoncement, laissée derrière au plus loin, un art du lointain toujours là, prompt avant que, au dernier moment, fuir, un art perdu d’avance.

Pilgrim , Zanskar 1983, Richard Gere

la terre vue de la lune

La télé est regardée parce qu’elle est tout ce qu’il y a de réaliste. Elle dit vrai et elle informe absolument. Elle est la pollution vraie de notre oxygène mental. (…) A un détail près cependant : le seul monde dont elle ne cesse de nous donner des nouvelles (aussi précises et survoltées que les cours de la bourse ou le Top 50), c’est le monde vu du pouvoir (comme on dit « la terre vue de la lune »). Comment saurions-nous sans elle qui a du pouvoir et qui n’en a pas ? Qui vaut quoi et qui ne vaut rien ? (…) C’est bien pourquoi nous la regardons, car de cela, au moins, elle nous informe. De cela, oui, mais de rien d’autre. De la bourse, oui, mais pas de la vie. C’est pourquoi, quand même, nous ne la respectons pas.  — Serge Daney, Montage obligé, Cahier du cinéma (1991)

enflures

Ce qu’on appelle enflure, à l’instar des petites frappes mal aimées, celles qui s’étaient retournées promettant « vous n’allez pas être déçus ». Un 13 août 1924 Joseph Goebbels dans son Journal 1923-1933, note : « Je ne me prête qu’à la politique de longue haleine, de même que je ne puis travailler qu’à des projets de longue haleine. Le travail au jour le jour me répugne. Le siècle est tout juste à ma mesure ».

Parfois Goebbels après ses vociférations vomissait derrière la scène le remugle des mots pour que les mots ne l’étouffent pas, pour revenir au sens des mots qu’on lui avait appris à la maison, à l’école, au confessionnal. Goebbels mort-vivant sous l’ombre d’un conte dont la moitié manquait, dans l’oubli complet, l’autre moitié en débris éparpillé.

Époque où les bouffons étaient leurs propres communicants, où Le message délayait sa propagande au format tract. Tract qui vit sa vie d’aujourd’hui en rodéo-vidéo sur nos tablettes, des tonnes de requêtes en petites images-tract-mouvement qui s’effacent les unes les autres avec une vitesse accrue, traces superposées à notre environnement ; leur mobilité et leur permanence masque et rend supportable notre environnement physique saturé, épuisant, réduit à une fonctionnalité dont nous sommes à ce jour toujours l’articulation décisive, quoique de plus en plus vacillante, superfétatoire, dernière.

De longue haleine, Tom Cruise joker livré à lui même, charme Viandox messager rapproprier le monde, n°1 BD nazie, bazarde le produit.

actualité au paradis

« Tout lu » d’habitude à l’aveugle, journaux livres écrans, n’importe quoi pour voir d’abord, ne faire que ça, continuer à voir, et réfléchir à vide, voir de quoi ce monde est fait plus loin, ce que ça laisse, à revenir. Hier déserté, de même dans la lancée, dans la room à patience des lentes fermentations, j’étends mon voile de jaïn, j’attends le filon rouge filtré goutte à goutte, et poussière dans l’œil, relisant les attendus du procès, à rebours voir l’entrée dans le décor.

Larry Towell. Un homme hébété ramasse un papier qui a été soufflé hors de tours après l'attaque du World Trade Center, et commence à lire. NYC. 09. 11. 2001

Presque toujours à l’éviter, à s’efforcer de mettre l’actualité le plus loin possible, ne lire que ce qui tombe un peu par hasard dessus, les filets des dépêches qui sous les yeux glissent au coin des yeux, un repérage lire-sans-lire, retenir du coin de l’œil, d’en savoir tout autant, le temps n’est trop rien, éponge d’ignorance en survol ou qui te tombe dessus. Ou bien, avant de s’endormir on partirait à la recherche d’un coin écorné qu’ignore le Cloud, sans richesse sans homme, traverserions à vol d’oiseau, l’actualité plein nez à s’asphyxier, se calmer, ne plus bouger, le journal sans date froissé juste allumer le feu, ne plus parler, faire dire aux animaux noctambules qu’ils te ramènent, tu les as entendu, aux balbutiements de la langue.

S’endormir, et revenir à l’actualité, des bouts d’histoires plus ou moins proches, à durée de vie variable, difficile à situer, des présupposés, des coïncidences vues ou pas dont on fera histoire, plus tard, il n’y a rien à comprendre, c’est assuré de n’y rien comprendre mais on est assuré de savoir, trempés dans l’air du temps, ça défile, on avance, on attend des explications. L’information à nous raconter sans même que nous nous en apercevions, un sablier à vie. Nous sommes une foule, ou en couple dans une suite, une pièce du puzzle dans l’image d’Épinal, pour en revenir au combat de la démocratie contre le terrorisme et de moins en moins sûrs à la fin sur rien.

Siroter à la paille l’actualité nous la valons bien, ce mixe entre produit et information du meilleur rapport qualité prix, candidat Win-Win, collaborateur à temps de cerveaux disponible, possibilité de gagner son congé aux Caraïbes, être à crédit.

Le passé se passe de visibilité, de commentaires, pilote les yeux fermés, à tombeau ouvert, il lit les pierres, la documentation, et pêle-mêle nous nous émerveillons de notre architecture et des projets d’urbanisation à grande vitesse, les traits tirés nous inventons des définitions. Des gens qui imitent des gens, la chaîne humaine.

Le quotidien ramené à ce qui fait que rien ne changera, les promesses s’adaptent, tiennent, et que l’avenir est à tenir bon, qu’il se rapproche de toute façon.

Les événements ont leur propre vitesse, nous croyons les voir s’arrêter, germinaux, essaim à prédictions, prendre résolutions. Secoué par leurs impacts, leurs imprévisibilités, ou du refus à les considérer et d’être tout le temps sans attendre, à la fuite en avant. L’événement est une découverte tardive, ou comme on entre dans le noir de la salle quand le film a commencé, les profils qu’éclairent la projection.

L’intérêt de l’événement avant d’apparaitre sous nos yeux est de remplir le vide dans le film des pensées. L’effet de son intensité ne regarde pas la distance de son point d’émission, le temps qu’on file a filé. Les lecteurs sont nombreux, on en vient à penser l’uniformisation à tout prix, c’est une nécessité, les vagues et l’horizon l’emportent sur notre lucidité. D’ailleurs à choisir nous préférons que le lieu, d’où nous l’observons, tangue à l’incertain. La distance où nous nous croyons placé cultive notre désir d’immortalité. Tenus à un pari dont nous avons oublié l’objet.

essoufflement en cours

faut-il croire que je me sois adapté à mes symptômes au point qu’il n’y ait plus cette douleur rageuse qui d’ordinaire les bagarrait: lire quoi que ce soit sans y trouver le moindre goût, au coin oublié l’œil mis clos du vieux chien léthargique ne cille pas, dériver ainsi un temps, comme devant un monument architectural qu’on parcourrait du regard en en faisant le tour, puis agir aux tâches du quotidien quitte de ce sentiment cruel ordinaire du temps précieux perdu. malheureusement la tâche devenue vite pesante projette bien au-delà de mes murs un large et sombre présage auquel j’essaye de ne pas penser, n’ayant plus le physique pour lutter. Je ne me lamenterai plus sur le retard pris, j’évite seulement les ornières qui me cernent, cela suffit amplement à occuper les instants

cuisine du poison

ateliers du Rana Plaza, Bangladeshla lecture des journaux dans la cour donnait parfois le sentiment d’être dans la rue, nous tournions dans la cour, nous tournions les pages des journaux, nous rentrions déçus d’avoir été si immobiles, tant détenus. en trompe-l’œil le dehors était troué dans le béton mais à cela, s’enfuir, obsessionnellement, faisait l’unique réponse à tout, deux fois avertis que nous ne pouvions pas tomber plus bas. tournant en rond, notre forme sous l’œil des caméras se découpait en lignes superposées grisâtres et blanches, un fantôme cuisait notre futur, plutôt que de me laisser manger on me lisait les saveurs de l’assiette écrites dictées d’un plateau invisible. à force de lire le journal on aurait misé que sa pauvreté, son étroitesse venaient d’un parti-pris pour la catastrophe : pour s’en défendre on était « pour » allouer sans compter des crédits à l’ouverture de prisons aux ouvriers : des « espaces transitionnels » disaient-ils, sorte de cloisonnements, d’espaces semi-ouverts et sécurisés, gages de liberté. la catastrophe est pétrie. pour ce qu’il leur reste de mise, mieux vaut la doubler in extremis lors du dépôt de bilan. on s’y prépare. l’image du monde serait-elle à ce point devenue inexistante?

première neige

Igor Pozner. Saint-Pétersbourg, 2012.

mes exaltations de la veille ont perdu leur ressort. j’ai pour elles le placard encombré, j’ai du feu, une fenêtre, des mots à taire qu’on aimerait voir tomber comme la neige en flocons, les petites annonces du journal, la route fatigante mais tout de même éloignée, le songe qui dure à disparaître aux milles nuits, la légèreté du matin, attention, fragile