C’est avec une facilité déconcertante qu’il éteignit internet. Pendant quelques secondes un bleu pâle aveugle persista dans la rétine, la pièce en étant inondée, alors que le fond d’écran jaune venait de disparaître. A contrario de la prévision météo du jour était un ciel blanc à l’heure du levé, disons gris-clair, brassé et flou– un fort soleil probable par-delà l’épaisse couverture humide délivrant cet air doux, constant, proche et lointain.
Invité à parler de longue date il arriva, et soudain ne sachant plus quoi penser (il y avait plus que de quoi) une hypothèse se présenta, saisie aussitôt – la bonne, puisque chacun des petits groupes desquels il s’approchait la reprit, l’allongea à sa rose sauce en coeur. A part soi il pensa qu’il y avait là l’occase d’une subside ad hoc, aubaine qui l’éloigna du rivage en toute innocence, invisibilité à venir. L’hypothèse prit l’allure d’une conviction collective, bien que, ou justement per causa de, née et reposant sur si peu, surfant sur le vent, tordant à sa guise la réalité et lui ressemblant mollement, la diversifiant, l’approchant, donnant une gueule à chacun. Peu à peu les langues se délièrent et, comme il s’apprêtait à s’éclipser, le terrain tout autour s’affaissa et nous glissâmes le long de la paroi qui s’éloignait. La résolution peut-être commençait.
« Un naïf missionnaire du moyen âge raconte même que, dans un de ses voyages à la recherche du Paradis terrestre, il atteignit l’horizon où le ciel et la Terre se touchent, et qu’il trouva un certain point où ils n’étaient pas soudés, où il passa en pliant les épaules sous le couvercle des cieux… »
Nouvelle lecture, celle de la météo. Avant le ciel matinal et le vent suffisaient à procurer une idée de la journée, le temps étant aussi ce qu’on en ferait sur le moment. Par hasard, puis indispensablement, lire les bulletins du temps, le passage à l’avance du ciel dans la journée, la plupart du temps cette avance oubliée, vérifiée au premier regard, parfois précisément, justement pas toujours quand on en aurait eu véritablement besoin, l’heure de l’orage en montagne par exemple, quoique les vents se jouent de nous. Nous attendions, nous nous étions précipités, la prévision allant de soi se réaliser, tôt ou tard dans la journée, à mesure que nous bougions, nous avions les yeux baissés au sol, le vieux regard natif embrumé attiré par la boue.
Ce faisant peu à peu il s’était replié sur la météo du temps qu’il avait fait, il y a trois ou quatre jours, il essayait de se rappeler encore, entre mémoire vive et archive – vice particulièrement déprimant, où le ciel présent enregistrait les soubresauts d’une machination mentale frappée peu ou prou d’obsolescence, où le futur assommant pesant devant, lui derrière, bascule à rebours; il aurait fallu alors se pencher sur un détail du ciel, en live, les nuages, forme durée rémanence, etc. afin de se loger bien à l’écart du temps, dans l’apaisement des conclusions à venir : mais il n’aimait pas tant s’occuper des détails qui sont, disait-il, tels des petites graines à picorer dans la mangeoire insatiable du rêve holistique. Le lac malgré était à sec.
Il était rare qu’il y ait plus de cinq jours consécutifs de soleil, nous étions d’un pays humide, très accueillants de ses rayons, l’invitant encore après notre mort à blanchir les bois sur lesquels pour l’heure nous grimpions. Était-ce parce que le ciel était bleu, puis blanchâtre, et gris, s’élevant, lent, puis bleu à nouveau ; le vrombissement d’une escadrille d’avions excitaient, faisaient grogner de peur et de joie pêle-mêle les cochons.
Il ramassa au pied du lit, main ballante, une double page du journal d’il y a trois jours et paresseusement trouva l’horoscope, le sien évidemment dont il suivit à la lettre, à l’instant même, le conseil de sortir « même sans avoir à faire » – justement. Lui dont l’œil glissait ordinairement sans les voir sur ces remugles d’éternité englués au quotidien le plus prosaïque, avait reçu la chance du débutant, un invisible bonnet d’âne, bon pour la pluie le soleil et la neige.
… vous savez, les sentiments diffus, insignifiants, qui se bousculent, tout va bien mais tout échappe, le ciel ici, bleu et haut, là nuageux, le vent chasse, un voile laiteux joue les méduses, ici, les ombres sombres, mangent la matière des formes— là, colorées, saturées, rapides— bref le ciel est dispersé et les paroles autant, les mots sont décousus, le peu d’idées sans surface, ni contour, la visée lettre morte, un poids va sans dire trop lourd à peser, la logorrhée épuise. Bercée mon ombre se promene sur les sapins ensoleillés noirs et humides, verticaux, j’étais un peu perdu mais n’avais nulle part à me rendre, aucun rdv désormais.