sortir du mur / 2

Vouloir penser la révolution serait l’équivalent, au réveil, de vouloir la logique dans l’incohérence des images rêvées. Il est vain d’inventer, si le temps est au sec, les gestes nécessaires pour mieux traverser la rivière quand la crue emportera le pont. Dans une demi-somnolence, en songeant à elle, la révolution m’apparait ainsi, la queue d’un tigre encagé commence un paraphe hyperbolique qui rabat sa courbe lassée sur le flanc d’un fauve toujours en cage.   Jean Genet, un captif amoureux, édit. Gal. Folio, p. 504-505

sortir du mur

 Les puissances diaboliques, quel que fut leur message, ne faisaient qu’effleurer les portes par où (elles) se réjouissaient déjà terriblement de s’introduire un jour.  Kafka, Lettre à M. Brod, in Wagenbach, p. I5

balancement

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Je ne sais jouer d’aucun instrument, de chanson n’en connaît pas, parfois vaguement du bout des lèvres déraille un refrain, début et fin escamotés décalant le fredon de la mélodie. La musique me déporte vers celle qui prend en boucles répétitives, minimale et sans parole, la plus idiote, ou la plus directe et la plus abstraite à la fois, entre toutes donc celle qui se balance, berce une unité, quelque chose qui grandit de l’intérieur, dont l’image miroir est la plus éloignée, la plus insignifiante, une forme étendue fendue d’une mince luminescence. Je ne parle aucune langue, sauf celle que je n’ai pas apprise, des mots sans ordre autre que pris dans la couture de leur grammaire, attrapés sans savoir, parlés sans réfléchir, mais encore des langues fragments qui ont perdu leurs plumes en passant des frontières, des débris d’expressions que je comprends sans parler, sans accrocher à rien, lâchées tout bas pour serrer une main, faire la bise. Ce doit être une dyslexie floue et massive qui déplace les lettres à mesure que je m’y penche ; retenez-donc un mot qui couvre toute une ligne tout en répondant à qui vous demande de comprendre ce qui n’en finissant pas n’a jamais commencé.

largué

Ce n’est plus l’homme qui largue ses amarres, c’est le monde lui-même, la barque laissée derrière soi, la mer presque retirée, aspirant les désirs océaniques d’une autre vie où tu aurais pu rêver avoir marché sur l’eau ; tu réalises que l’inutilité fut luxe et don primordiale, soutien à la légèreté de l’air. Désormais tu traverses la mer, tu as pied, des îlots de sable affleurent comme des galettes sèches tombées d’un soleil ancien, tu les prends pour bivouacs et pour couche, le ciel est aride, tes rêves ne s’inclinent plus que sur le passé. Les animaux que tu avais croisé sont méconnaissables, leurs formes se mêlent aux ombres sans limite distincte. Leur mépris t’interdit de les approcher.

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Et puis il y a les mouches. La première ce matin aux ailes faiblardes par cercles relâchés me tourne autour, entêtée, aimantée. Je me bats à la chasser d’un revers de main qu’elle ignore, mes nerfs s’excitent, je l’attrape et la lance depuis la fenêtre dans la pluie chaude rejoindre la dernière mouche vue cet hiver, fatiguée, lourdement tombée dans l’atmosphère gelée.

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ralentissez, rien ne va vous sauver

David Sylvian – Where’s Your Gravity

d’un oeil

L’âge venant, la lenteur se fixe, comme la côte d’un îlot instable, alors que le temps accélère, l’équilibre est parfait. La tempête ? ne sens-tu pas ? Le passé, plus étiré revient, plus bref, le lointain se rapproche. Le soleil se couche, les ombres nocturnes s’égayent.

Aujourd’hui mon attention serait celle d’un oiseau sans aile qui, perché – lorgne d’un œil fixe mal assuré les visages. Le bruit qui tremble vient d’un filet suspendu par le vent, comme des syllabes accrochées dans le passé, trouées dans le futur. Entre deux, s’élevant, consolant, au-dessus, le chant des oiseaux fait que le temps passe.

FUKUDA Heihachiro - Ripple  福田平八郎 漣,   1932