Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer : le seul problème avec les sons, c’est la musique (John Cage, Éd. La Main courante, 1998, 2010).
Auteur : roma
par la nuit des persiennes
pelisse littéraire
Note extraite du journal d’Anna Akmatova : « On vint l’arrêter le 13 mai 1934. Ce jour-là après une grêle de télégrammes et d’appels téléphoniques, j’étais venue chez les Mandelstam de Leningrad. Le mandat d’arrêt était signé par Yagoda lui-même. La perquisition dura toute la nuit. On cherchait des poèmes, on marchait sur les manuscrits jetés hors de la malle. Nous étions tous assis dans la même pièce. Le plus grand calme y régnait. Derrière la cloison, chez Kirsanov, jouait une guitare hawaïenne. Je vis le juge d’instruction trouver le « Loup » et le montrer à Ossip. Celui-ci acquiesça en silence. Au moment de partir, il m’embrassa. On l’a emmené à sept heures du matin : il faisait déjà tout à fait clair dehors… »

Je m’extirpe de ma pelisse littéraire et la piétine. Avec ma seule veste par un froid de moins de trente degrés je ferai trois fois le tour des boulevards circulaires de Moscou. Je me sauverai de cet hôpital jaune qu’abrite le passage Komsomol pour aller à la rencontre de la pleurite, d’un refroidissement mortel, pourvu que je n’aperçoive plus, boulevard Tverskoï, les douze fenêtres éclairées de l’obscène maison où vivent les Judas, pourvu que je n’entende plus sonner les deniers d’argent, ni le comptage des feuilles imprimées. Ossip Mandelstam, La Quatrième Prose
nous ne chanterons
vue imprenable
Salon percé d’une fenêtre qu’éclaire un puits de lumière dans l’atmosphère saturée des poussières du climatiseur.
Au soleil paupières levées du lézard cernées sur soi comme détaché dans l’air en slow motion — dès lors notre tête renversée au ciel, pieds dispersés dans la nuit tandis que prisonnières du jour derrière le verre les mouches nous regardent sous les yeux gourmands du crapaud.
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l’errance, l’ennui
Stranger Than Paradise (VOSTFr.) /Jim Jarmusch / 1985
L’errance, tout court. « À vouloir se rejoindre parfois on se perd »
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in Peter král, Notions de base, éd. Flammarion, p 196:
L’ennui
Seulement dans la paresse nous nous approchons de Dieu – et lui ressemblons –, en nous arrogeant le droit de perdre du temps qu’il nous dénie jalousement. La fainéantise est un luxe, elle libère notre être à l’état pur, soudain dégagé du flux des travaux, des activités, des devoirs à remplir, à l’image de l’immobile substance dont nous sommes des pousses frétillantes. Fainéantise, ou séjour dans et avec l’ennui : plus nous nous languissons et bayons au corneilles, plus nous plongeons dans l’être en soi et le remuons en nous à l’égale de la substance d’origine, avant que, par ennui, elle n’ait décidé de nous engendrer et de s’amuser un peu de nos allées et venues. À notre tour, nous retrouvons dans l’ennui un peu d’unité première et l’explorons tautologiquement de l’intérieur, voulant à la fois tout et rien de précis, devinant partout alentour des chances inconnues sans nous laisser tenter par aucune. Il suffit de voir Laurel alors qu’il reste un moment seul, sans Hardy, dans la cabine d’un yacht : tantôt il commence à pleurnicher et tantôt il arbore un sourire d’idiot, à peine il entreprend l’examen d’un nœud de bois que, déjà, il se gratte la tête d’un geste perdu. Nul doute qu’il est alors divin, si magistralement il s’ennuie…
L’aptitude à l’ennui est certes aussi un art, qu’il faut d’abord acquérir et qui n’est pas donné à tous. Le plus important est de traiter l’ennui avec patience, de le prendre pour une chance sans l’esquiver, ou même se mettre par ennui à faire quelque chose. Ne pas s’ennuyer avec lui, bien au contraire : s’y plonger et le développer comme tel, par un honnête tournoiement à l’intérieur du cercle où il nous enferme. Ne pas plus chercher à bêcher le potager qu’à écrire un poème, ne se battre pour rien ; éviter de se priver, sous prétexte de libération, du peu qui nous est donné. Il suffit de varier un peu la façon dont on fait tourner le verre et sonner les glaçons au fond, de glisser à nouveau du regard sur le titre du livre qu’on ouvre pas. Il va de soi que nous en serons punis, toute société parvenue à l’art subtil de l’ennui a dû périr impérativement. Même dans un village perdu, désormais, pend avant les vacances une affiche avec la menace des amuseurs locaux : « cet été, vous n’arriverez pas à vous ennuyer ». De nouveau il nous faut nous asservir, nous rappeler à l’ordre et nous soumettre au maître jaloux.


