Zénon d’Élée du paradis perdu

Du temps passé, à aujourd’hui, du temps passé et d’un quidam arrivé là, au temps restant, à, où, aujourd’hui quoi ? quelle taille a ce jour ? Par bonheur pas de barrage sur la rivière, l’espace se rit de ce monde, tu enjambes le lit. Tu fais des souhaits, égal oui c’est un peu tard. D’un temps reculé reviendraient des lieux vierges, aux frontières intérieures volatiles, à la bonne fortune du jour d’un village étendu, le murmure conservé de vieux gardiens-jardiniers et de mères-jardinières, des imaginatifs, des contemplatifs, des fatigués, des fuyards – apparaissant sous les pluies, les inondations, creusant le sable jusqu’à la roche dont la brûlure solaire garde le corps, ouvre des galeries — s’enfonçant dans des forêts sombres qui se referment sur les passages, des clairières bâclées d’ouragan, des précipices, des… — tu cherches à tâtons les sentiers mille fois entretenus mille fois dissimulés par d’autres qui bifurquent, par chance tu trouves une grotte, le secours d’un sommeil profond. Sans savoir tu reviens, tu enjambes les exodes rabattus des morts animales humaines minérales végétales qui jonchent la frontière devenue inutile. Sous d’autres cieux à peine plus éloignés tu badgeais fidèle à ton poste d’animateur du parc; toutes sortes d’oiseaux aux chants plus doux que l’art, de coupoles magnétiques et musicales, de poètes assermentés, de restaurants d’antan, accueillaient les familles.

Tu disposais des plages de mousses rouge, dépliais dans le noir les fausses chronologies, fabriquais les secrets qui éclairent le cours incompréhensible des jours, évoquais « la grande campagne ; Tuez les moineaux » fatale à trente millions de Chinois, les remords les jeûnes et les méditations de Mao Tse Toung instruit par son hôte de la mécanique des fluides, du principe de Bernoulli, contemporain de Bach, des vertus du baijiu et de la chouette de Minerve, de Jacques Tati sorti droit du melon de Bouvard et Pécuchet.

Tu restais plusieurs mois rejoignant au soir le fond de ta grotte jusqu’à ce qu’arrive le bus de l’hiver boréal.

dégringoler du point le plus haut

Sviatoslav Richter -l’insoumis – Bruno Monsaingeon (1998)  (à propos du film; B. Monsaingeon). 

 Bach-Le clavier bien tempéré BWV 846 -et Fantaisie et Fugue BWV 944 (4:34:51) /  Johann Sebastian Bach 28.03. 1978 conservatoire de Moscou /  / Debussy Étude 10 pour les sonorités opposées  / in Tokyo pt.2 (1984) Debussy Préludes / Ravel – Jeux d’eau / Ravel — Alborada del gracioso / Debussy – ce qu’a vu le vent d’ouest / Brahms INTERMEZZO IN E MINOR, Op,116,No.5  / Prokofiev’s piano concerto no. 5 /fragment  / Prokofiev Visions Fugitives Op.22,  /

« (…) le plus important, c’est le ventre et les jambes, même si cela paraît comique, ce sont le ventre et les jambes qui donnent une bonne sonorité. »(in B. Monsaingeon Richter, Écrits, conversations)

« La conscience est une lumière dirigée vers le dehors, la conscience éclaire la route au-devant de nous, pour nous éviter de broncher. La conscience, c’est un phare allumé à l’avant d’une locomotive. Dirigez le vers l’intérieur, et ce sera la catastrophe. » (Boris Pasternak)

Lors de ses derniers concerts il demandait que la salle et lui-même soient plongés dans le noir, seule la partition étant éclairée. La nuit rapprochant les cœurs, le silence s’y insère. Après le concert il pouvait jouer jusqu’au matin. Rappel, au pupitre de son piano: « Bien se laver les dents tous les jours, lire un peu de Proust et de Thomas Mann tous les jours ». Richter aimait les citations, des digues à  retenir le langage, à se payer tellement de mots la vie se glisse dans des chimères.  Il me fait penser à découper ce qu’il disait, à propos de la fugue comme exemple du pentagramme;

« Installez le pentagramme devant un cierge et posez-vous un problème. Je me suis donné celui-ci : réunir en moi sept principes : 1. L’architecture (le plus important : construire, tendre vers le haut)  2. La peinture (la maîtrise du style, de tous les styles)  3. Le théâtre shakespearien (“le Globe”, théâtre idéal)  4. La littérature (pénétrer le sens)  5. Le cinéma en noir et blanc (parce que le clavier est noir et blanc).  6. L’astronomie (à chacun sa propre lunette d’approche !)  7. Les rêves (pour que le cerveau ne s’arrête pas la nuit). »  (in « Du côté de chez Richter » de Youri Borissov,- Actes sud)

La salle des pas perdus n’a pas de mur, le rêve prend l’air et épouse les formes par les portes invisibles, les notes s’étoilent en ondes défilantes, l’histoire est circulaire, perpétuelle, en faisceaux et entrelacs, sans intention — qui rend à mi-chemin le retour bien laconique. Richter entrouvre les portes de la nuit, un éléphant couché accompagne les yeux mi-clos la mélancolique tortue hors de scène, déportant les applaudissements, vidant sa déploration, dans un nid marin.

Écrire sur la musique sans trouver la ligne sur la ligne sur le papier, écrire des lettres sur d’autres lettres. Peinture et musique habitent un coin quelque part dans l’espace, se touchent sans se reconnaître, ouvrent et ferment les yeux au même moment. Les mots s’y trouvent maladroits, sans hospitalité; leur mélodie est d’arlequin nu ou en haillons que la fatigue achève, que la musique au loin emporte, les rendant sans besoin; bonne nuit aux mots hauts perchés jamais redescendus.

« Je ne parvenais plus à me passer de la présence d’un homard en plastique que je promenais partout avec moi, et dont je ne me séparais qu’au moment d’entrer en scène » disait Richter.

« Mettez un petit piano dans un camionnette et partez sur les routes de campagne, prenez le temps de découvrir de nouveaux paysages, de vous  arrêter dans un endroit où il y a une bonne église, décharger le piano et dire aux habitants; je donne un concert – j’offre des fleurs aux personnes qui ont eu l’amabilité de participer. Puis repartir. »

« Je ne suis pas un idiot complet, mais ou par faiblesse ou par paresse je n’ai aucun talent pour la pensée. Je sais seulement comment réfléchir: je suis un miroir … la logique n’existe pas pour moi. Je flotte sur les vagues de l’art et de la vie et je ne sais comment distinguer ce qui appartient à l’un ou l’autre ou ce qui est commun aux deux. La vie se déroule pour moi comme un théâtre ou adviennent par séries des sentiments un peu irréels, tandis que les choses de l’art sont une réalité pour moi et me vont droit au cœur. »