sans nous

L’homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s’enfoncer davantage dans l’irréparable. Cioran, Cahiers 1957-1972, p. 224.

 


broderies sans étoffe

Jamais nous n’arrivions à nous perdre assez pour nous retrouver, jamais nous ne parvenions à toucher et à suivre cette coulée uniforme où la durée déroulerait une histoire sans histoires, une incidence sans incidents. Nous aurions voulu un devenir qui fût un vol dans un ciel limpide, un vol qui ne déplaçât rien, auquel rien ne fît obstacle, l’élan dans le vide, bref le devenir dans sa pureté et dans sa simplicité, le devenir dans sa solitude. Que de fois nous avons cherché sur le devenir des éléments aussi clairs et aussi cohérents que ceux que Spinoza puisait dans la méditation de l’être. Mais devant notre impuissance à trouver en nous-même ces grandes lignes unies, ces grands traits simples par lesquels l’élan vital doit dessiner le devenir, nous étions tout naturellement conduit à chercher l’homogénéité de la durée en nous limitant à des fragments de moins en moins étendus. Mais c’était toujours le même échec : la durée ne se bornait pas à durer, elle vivait. Si petit que soit le fragment considéré, un examen microscopique suffisait pour y lire une multiplicité d’événements ; toujours des broderies, jamais l’étoffe ; toujours des ombres et des reflets sur le miroir mobile de la rivière, jamais le flot limpide. La durée, comme la substance, ne nous envoie que des fantômes.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Ed. Gontier Méd., 1973. p.32 ( ici )

musée Guimet - Divinité féminine, 1873 ou 1881. Angkor Vat (12e siècle) Louis Delaporte Marie Joseph (1842-1925)

dissoudre l’image

Chaque objet, de quelque nature qu’il soit, revêt pour nous la forme du monde et fait référence à l’histoire de ce dernier. Les concepts également, qui nous permettent de comprendre, ont pour nous la forme du monde, la forme intérieure et la forme extérieure du monde. Nous n’avons pas encore transgressé le monde par la pensée. Nous avancerons quand nous aurons totalement délaissé le monde en pensée. Il doit être possible, à chaque instant, de dissoudre tous les concepts.

[…]

ce qui est indispensable […] c’est que l’image du monde soit détruite par nous, toujours et par n’importe quel moyen ».

Thomas Bernhard, Perturbation, Paris, Gallimard, 1999, p. 190

au restaurant Lakeview

miroir fêlé

S’attaquer à l’objet dont on ne peut se débarrasser, encombrant, en faire la mascarade, le découper en fines dentelles, s’enfiler toutes sortes de masques délicieux et cruels, d’ennui faire un pas de coté, déchaîner son acidité contre tout ce qui indiffère. Par vents contraires prendre son envol dans le turbine des souterrains.

Renato D’Agostin, Tokyo Untitled No. 16 Silver Gelatin Print, 2008

En tous sens rues empruntées, à toutes heures, rues de toutes les heures, d’une seule qui les rassemble, errer à tuer le temps, creuser le passé, revenir tanière fantôme, ombres trempées. Des matins déserts fatigués, jusqu’à la nuit marche nerveuse, infatigable, les silhouettes fermées, les réverbères, lumière visible froissée, reflets des tissus des passants, le bruit des escaliers sous les pas, deux hommes devant, deux autres derrière qui les rattrapent, les arrêtent. L’éclat des deux poignards comme des kaiken mêlé à celui du sang qui jaillit : lame retournée contre eux-mêmes glisse de bas en haut, du thorax à la carotide jusqu’au front, une coupe rapide, traverse nette, corps debout, le temps de répéter l’identique profonde entaille dans ceux qu’ils emportent dans la mort.

les ailes

Albarrán Cabrera Japon 2013 n ° 146. Gélatine argentique impression tonique dans le thé.« Le disciple: prenez une libellule, arrachez-lui les ailes, c’est un piment.

Le maître: non, prenez un piment, ajoutez-lui des ailes, c’est une libellule. »

(Apologue Zen)

totalitarisme inversé

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« Nous vivons à présent dans une nation où les médecins détruisent la santé, où les avocats détruisent la justice, où les universités détruisent le savoir, où les gouvernements détruisent la liberté, où la presse détruit l’information, où la religion détruit la morale, et où nos banques détruisent l’économie ».        Chris Hedges