broderies sans étoffe

Jamais nous n’arrivions à nous perdre assez pour nous retrouver, jamais nous ne parvenions à toucher et à suivre cette coulée uniforme où la durée déroulerait une histoire sans histoires, une incidence sans incidents. Nous aurions voulu un devenir qui fût un vol dans un ciel limpide, un vol qui ne déplaçât rien, auquel rien ne fît obstacle, l’élan dans le vide, bref le devenir dans sa pureté et dans sa simplicité, le devenir dans sa solitude. Que de fois nous avons cherché sur le devenir des éléments aussi clairs et aussi cohérents que ceux que Spinoza puisait dans la méditation de l’être. Mais devant notre impuissance à trouver en nous-même ces grandes lignes unies, ces grands traits simples par lesquels l’élan vital doit dessiner le devenir, nous étions tout naturellement conduit à chercher l’homogénéité de la durée en nous limitant à des fragments de moins en moins étendus. Mais c’était toujours le même échec : la durée ne se bornait pas à durer, elle vivait. Si petit que soit le fragment considéré, un examen microscopique suffisait pour y lire une multiplicité d’événements ; toujours des broderies, jamais l’étoffe ; toujours des ombres et des reflets sur le miroir mobile de la rivière, jamais le flot limpide. La durée, comme la substance, ne nous envoie que des fantômes.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, Ed. Gontier Méd., 1973. p.32 ( ici )

musée Guimet - Divinité féminine, 1873 ou 1881. Angkor Vat (12e siècle) Louis Delaporte Marie Joseph (1842-1925)

« Avant le venin, le serpent glace le sang dans nos veines » *

(* – Bachelard, La Terre et les Rêveries du Repos, Paris, Corti, 1948, p.296)

«II nous semble qu’on (pourrait découvrir) une véritable ligne de force de l’imagination. Cette ligne de force partirait d’un pôle vraiment vital, profondément inscrit dans la matière animée, — elle traverserait un monde de formes vivantes réalisées dans des bestiaires bien définis, — puis une zone de formes essayées comme rêves expérimentaux [ . . . ] , — elle aboutirait enfin à la conscience plus ou moins claire d’une liberté presque anarchique de spiritualisation. Tout le long de cette ligne de force, on doit sentir la richesse de la matière vivante; suivant le stade de la métamorphose, c’est la vie sourde qui brûle, c’est la vie précise qui attaque, c’est la vie rêveuse qui joue et qui pense.» Bachelard, Lautréamont. Éditions José Corti, 1951., p. 179-80