chemins (3)

Comme un mort de faim je fus au sommet d’une tour de sable, sommet à découvert, surpeuplé, qui s’affaisse. Et pourtant aucun vent, aucune pluie, mais un autre tempo. Alors comme tous courir et remonter plus vite que le sable qui glisse, pique les yeux, cingle les cils, amortir les pas les pieds les tibias nos os cognés contre d’autres corps ensevelis, jetés comme marches en peaux de banane, toucher nos fronts pour s’assurer de vivre. Au plus haut que nous grimpions, redescendre dans les vallées étranglées, étouffantes. Les plaines au loin noires d’activités. Entrapercevoir ceux-là qui triomphaient, puis disparaître.

Martin Chambi

se faire comprendre est impossible

 bernhard, tapuscritSe faire comprendre est impossible, ça n’existe pas. La solitude, l’isolement deviennent un isolement encore plus grand, une solitude encore plus grande. On finit par changer de cadre à intervalles toujours plus rapprochés. On croit que des villes toujours plus grandes – la petite ville ne vous suffit plus, Vienne ne suffit plus, Londres même ne suffit plus. Il faut aller sur un autre continent, on essaie de pénétrer ici et là, les langues étrangères –Bruxelles peut-être? Rome peut-être? Et là on va partout et on est toujours seul avec soi-même et avec son travail toujours plus abominable. On revient à la campagne, on se retire dans une ferme, on verrouille les portes, comme moi – et c’est souvent pendant des jours – on reste enfermé et de l’autre côté la seule joie et le plaisir toujours plus grand est alors le travail. Ce sont les phrases, les mots que l’on construit. En fait, c’est comme un jouet, on met les cubes les uns sur les autres, c’est un processus musical. Quand on a atteint une certaine hauteur, au quatrième, cinquième étage – on arrive à construire cela – on voit la réalité de l’ensemble et on démolit tout comme un enfant. Mais alors qu’on croit qu’on en est débarrassé, il y a déjà une autre de ces tumeurs, que l’on reconnaît comme un nouveau travail, un nouveau livre, qui vous pousse quelque part sur le corps et qui ne cesse de grossir. En fait un de ces livres n’est rien d’autre qu’une tumeur maligne, une tumeur cancéreuse ? On opère pour enlever et on sait naturellement très bien que les métastases ont déjà infesté le corps tout entier et qu’il n’y a plus de salut. Et cela devient naturellement toujours pire et toujours plus fort, et il n’y a aucun salut ni aucun retour en arrière.

Thomas Bernhard, Trois jours, (1970), in Récits autobiographiques, texte français Claude Porcell, Éd. Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2007

égarements

Il arrive qu’à l’improviste ou pas tu écoutes quelqu’un les minutes passent, et de te réveiller soudain ; hébété, tu ne comprends rien dès le début tu avais lâché. Alors tu écoutes et t’en vas dépourvu au lieu de dire au-revoir tu demandes mais personne si tu as bien entendu et surtout brouillard en ce que tu fais là encore, ici.

J’attends que le chien me souffle le premier mot. Où est-il passé ? D’ailleurs à ce jour j’ignorais l’existence d’une porte de sortie, de même j’ignorais l’existence réelle de ceux qui sont partis. De l’intérêt à fréquenter ses semblables ; passer par les couloirs du temps, mettre la main sur quelque chose à quoi s’accrocher. Et donc de défoncer la porte qui avait été toujours ouverte, celle que je revois disparaître.

Si je ne le fais pas maintenant ! dit-il, plein de ferveur, et très vite quelque chose l’en empêche. La direction à prendre. Pourtant quasiment sûr de l’avoir, d’y aller, d’y être, mais à se retourner c’est douter de toutes directions, sauf de celle prise, ne la reconnaissant pas. Continuant peu ou prou. Il se souvenait de toutes les étapes faites, mais ne savait plus pourquoi c’était là, il était là, ne se souvenait pas l’arrivée à cette étape, et pourquoi tellement inhospitalière qu’on aurait aimé passer à la vitesse d’un regard qui s’y refusait. L’oubli alors est d’un grand secours, il ne dure qu’un temps.

éclipse

Après un moment il se leva, déporté d’avoir laissé passer le temps sans y être, la nuit, la pluie le soleil le vent, le ciel est immobile, longtemps. Comme encore être réveillé au milieu de sa vie. Sa propre mort ne changera évidemment rien à ce que tout autour continue. On imagine là-haut le silence, notre écran de fumée. L’agonie du monde continuera à n’être pas forcément perçue, la survie ne le peut. Son propre corps, son identité personnelle disparaîtra, et plus tard, lors d’une nuit identique à la sienne, le monde. Une fraction de seconde le soleil se voilera d’une ombre. Dès lors, à ces échelles de temps, il n’existe guère de différence, ni préséance, tout recommencera, le monde disparaît avec soi, approximativement.

 

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal

chemins (2)

Disons cette surface x, augmentons la en apports. Surface augmentée apports diminués. On passe à après, autre chose, les chants s’élèvent, des églises s’édifient, le temps est insatiable. Surface qui pendant ce temps appelle aux quatre coins de l’espace de quoi durer. Le supplice continu commence. Les chiens de l’au-delà, on les voit on ne les entend, on les entend on ne les voit.

Ici dans la vie de tous les jours les choses arrivent quoiqu’on dise « comme ça », le temps des choses présentes secourent, les choses courent, échangent leur apparence, je ne suis pas difficile, presque pas là, en vie plus ou moins de cette façon, je n’abandonne pas encore, par bouts ramassées voir si ça se peut, tenir l’habitus, tête au-dessus ou dans le guidon sur une potence incertaine, boire des tisanes au pavot, extrapoler, laisser la nuit effacer. Les choses-mêmes peuvent aussi disparaître, tant que le cours a lieu, en passant.

Les anges de retour sentent la terre, le sexe, l’aube s’y fane en une lenteur exquise le temps d’embarquer sans plus jamais revenir.

Cycle The Magic Garden, Josef Sudek