Notre intellect est vain pour tout ce qui est proche

« Il semble qu’avant l’heure, si j’entends bien,

vous puissiez voir ce que le temps apporte,

mais pour le présent vous ayez autre usage.

« Nous voyons, comme ceux qui n’ont pas de bons yeux »,

dit-il, « les choses qui sont lointaines ;

c’est ainsi que Dieu nous donne sa lumière.

Notre intellect est vain pour tout ce qui est proche

ou présent ; et si nul ne vient nous parler,

nous ignorons tout de l’état humain.

Tu comprends ainsi que notre connaissance

sera toute morte à partir de l’instant

où sera fermée la porte du futur. »

Dante Alighieri, La Divine Comédie, Chant X, L’Enfer. Trad. de Jacqueline Risset, GF-Flam. 1985

par les machines surgies de nos têtes

 

« La posture panique

Visible dans toutes les figures

De l’oeuvre de Grünenwald, la tête renversée

Qui dégage la gorge et souvent expose le visage

à une lumière aveuglante

est la manière paroxystique qu’ont les corps de dire que

la nature ne connaît pas d’équilibre,

mais enchaîne à l’aveuglette

les expériences brutes,

et comme un bricoleur insensé

démantèle ce qu’elle vient de créer.

Tester jusqu’où elle peut encore aller

est son seul but, germer,

proliférer, se reproduire, en nous et par nous aussi, et par

les machines surgies de nos têtes

en un chaos universel ».

W. G. Sebald, D’après nature, poème élémentaire, Actes Sud, P.24

le-retable-disenheim-musee-dunterlinden-matthias-gru%cc%88newald

 

sans suite XXI

 

Les armatures sont posées: il manque le sable le ciment les pierres l’eau pour les enfouir. Derrière, tout autour, entre deux fractures, prospèrent les figurines de plâtre. Le passé resplendit comme jamais, sans témoin.

*

L’heure de la plus grande crapulerie roule, attend notre vrac, sans option dernier choix kamikaze, rien n’avait pu changer. Le jour sur la place se refera, des maisons autour se construiront, îlots d’errance, de soleil ras, doutes paresseux, esclavage soft, tombes profanées. Passés maîtres en pénurie.

*

Il occupe par la parole les places vacantes qu’offre le monde, les ruines des salles de cinéma sont promises à un grand avenir, Mister l’Aura fait des affaires.

*

Découpé par la lune couchante, il s’enfonce dans le happy-end, à faire durer coûte que coûte. Exténué, désenchanté il parvient à revenir téter au berceau des ruines. Séquence d’un entre-deux, refuge avant extinction.

*

D’une grisaille de plomb. Tant d’autres comme lui avaient pris leur envol vers le soleil. Jusqu’à la plage, se découvrant au paradis d’un premier jour crocodile, en l’incroyable de cette condition, jusqu’à s’y enfermer dedans au soleil couchant, derrière la banlieue grise le courant électrique en panne.

*

Sandwich de l’histoire, mité par les choses, voyages digestifs dans l’espace, dans l’espace le temps passe, pauses et arrêts s’enfoncent en temps mort, intermittence de silence sidérant, chute dans les débris.

*

Les rois renaissent dans un désert festoyant.

 

laying-out-2015-julie-blackmon

sans suite XX

Changer de jour, faire du cut-up dans les bandes-son, faire disparaître un son dans un autre, se contrôler, prendre quelques précautions.

Corps en tous points repérable, une armure orgasmique.

Derrière la porte laissée ouverte sur le salon pour égayer la solitude.

Pour un robot ni la mort ni les assassins n’existent. La compréhension de ce qu’est un assassin développe une vague idée de la mort. Il regarde un spectacle d’assassins, par exemple leur agilité à ouvrir un ventre. Une imago d’hommes sans corps. Le temps des réunions passé, les manœuvres stratégiques mûres, un temps libre se dégageait, adonné à la ruse.

S’interroger sur le pourquoi et le sens des émotions échaudent l’assassin et les amants ; s’en empêchant leur conversation alors s’abrutit.

Il commence à s’endormir, depuis le début leurs conversations se chevauchent selon un fil qui n’a pas de cours ou qui heurte le lit asséché, il fermait les yeux sur l’horizon qui s’ouvrait.

Lors de la discussion on a partagé nos hésitations, on s’est donné du temps, on s’est sauvé, sans plus savoir le chemin du retour.

Ce n’était pas tant qu’elle s’était mise, sans le savoir, à parler de plus en plus souvent seule, c’était de la voir voutée, toute entière à l’écoute de sa litanie d’où s’échappait un grommellement loin du piano enchanteur de l’enfance maintenant placard débordant, encombré.

Submergés par la fébrilité bruyante des discussions nous dûmes d’urgence imposer le recours aux technologies de communication silencieuse. En retour on perçut le chant des rares oiseaux qu’on cherchait désespérément des yeux.

le chaudron est fêlé

 

« Je n’ai aucune mémoire, je ne me rappelle plus ni ce que j’apprends, ni ce que je lis, ni ce que je vis, ni ce que j’entends, je n’ai de mémoire ni pour les êtres ni pour les événements, je me fais l’effet de n’avoir rien vécu, de n’avoir rien appris. » Lettres à Félice, du 10 au 16 juin 1913, La Pléiade vol. IV, p 409

"La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable." F. K. La Légende de Prométhée, Récits II,
« La légende tente d’expliquer l’inexplicable. Comme elle naît d’un fond de vérité, il lui faut bien retourner à l’inexplicable. » F. K. La Légende de Prométhée, Récits II.

SANS SUITE XIX

 

Anticipation, retour au point initial. Le chien, déplorant son maître tant rompu et fourbu aux mêmes trajets répétitifs, se fait loup, l’entraîne à répondre, à le rendre apprenti chasseur-dresseur, à devenir ce qu’il était, à rendre la forêt plus dense.

Puis le maître passe à l’écriture (paraît-il vraiment avoir les cinq ans qu’on lui donne ?) qu’il abandonne aussi vite. Du tac au tac, à ses pinceaux ses dessins sur le mur, partout des chiens qui parlent.

Maison de luxe sur grand terrain, course entièrement close des deux bergers allemands libres soudain éponges aux pieds du maître.

Les animaux miroirs gardiens des rêves de leurs maîtres sans parole.

De mémoire, du séminaire consacré au bouddha il n’y a que la vache, par la fenêtre de la salle, le silence sous ses pis.

Au concours « libérer le corps » l’élu, beau, léger, est l’escargot.

Souris timide et vive, yeux noirs lumineux, été gris.

Les pigeons adorent les prestidigitations.

Quel spectacle pour le lapin à peine surgi du chapeau !

La salamandre torsade les fables, les idoles, les mensonges des morts aux vivants.

Utopie timide, l’œuf que mange le renard

L’huitre enferme l’écho comme l’araignée tisse sa toile, l’huitre s’enferme dans l’eau.

La chaîne, l’éléphant tire l’arbre