Le début, rétrospectivement, se voit confirmé, là à son point de départ. Ce qui arrive, dont rien ne laisse présager le déroulement, avance, au bord, un pied dans la nuit l’autre dans le jour, pour une durée inconnue. Nous voyons la tête nous ne voyons pas le corps, puis l’inverse, c’est l’histoire. Cette réalisation tient de correspondre avec sa forme initiale, toujours fragmentaire, aux innombrables creux et qui par sa construction aléatoire, précaire, est tout ce qui arrive, détaché de tout.
in aqua scribis
Des traces recueillies sur son journal intime qui le creusaient encore, comme les ondes provoquées par une pierre lancée dans l’eau, avant que la surface redevienne inchangée. Façon d’enfouir le temps, de rendre tout égal, continu, sans âge.
Dans la masse d’eau sombre lourde dormante qui frémit par endroits par quelques vagues d’air rayonne un vague filet à la perpendiculaire du ciel sous la blancheur d’une nuée de nuages éclatants.
Depuis ce sentiment que le temps n’existe pas la mort peut attendre. Pour autant aucun cadeau ne sera fait. Comme ne faire qu’arriver en retard, cogné au passage par les chutes d’eau des falaises.
d’un rêve
Sitôt endormi plongé dans un rêve face à la figure du revenant: d’une maison inconnue on frappe à la porte au bout d’un long et large et lumineux couloir, j’ouvre: mon père (mort depuis plus de trois ans) se tient là immobile devant moi. Immédiatement il parle avec éloquence, les phrases s’enchaînant semblent appartenir à des ordres de réalité différents, si bien qu’aucune n’est audible. À cause de sa précipitation contrainte à délivrer un message? ou aussi, ou alors, à cause de mon attente intempestive? Il se peut aussi que dans mon état de sidération je n’entendais pas bien, je filtrais de travers et, coupablement, mésinterprétais, ou alors que sa scansion avale le silence, qu’aucune pause ne fut permise, d’un trop-plein de mots sommés par le temps, car soudain je le vois tomber raide vers moi de tout son long. Je fixe, pétrifié, le dos de son crâne chauve, puis le contour de sa face plaquée contre le sol, redoutant de voir glisser du pli d’ombre un filet de sang. Réveil et nuit blanche.
aléa
Disposition de différentes images sur une surface, disposition variable selon brassage, prédominance variable selon superpositions et selon reconnaissances antérieures de la mémoire: progression périphérique vague et changeante, trouant le pouvoir d’impression des images attachées à soi, boucle d’un temps imparti. Au point d’intersection, de rencontre, pas la moindre vue, un angle mort, miroir où disparaître. Parfois sentiment euphorique de hors-temps, propulsé par un temps d’avance où le temps s’abolirait, chère illusion arrêtée par mille figures entrevues, anonymes, muettes, qui te précédent sans te voir, qui dissolvent ton futur.
le crottin du discours
« La vanité d’attribuer à la philosophie, et aux propos des intellectuels, des effets aussi immenses qu’immédiats me paraît constituer l’exemple par excellence de ce que Schopenhauer appelait « le comique pédant », entendant par là le ridicule que l’on encourt lorsqu’on accomplit une action qui n’est pas comprise dans son concept, tel que le cheval de théâtre qui ferait du crottin. Or s’il y a des choses que nos philosophes, « modernes » ou « post-modernes », ont en commun par-delà les conflits qui les opposent, c’est cet excès de confiance dans les pouvoirs du discours. Illusion typique du lector, qui peut tenir le commentaire académique pour un acte politique ou la critique des textes pour un fait de résistance, et vivre les révolutions dans l’ordre des mots comme des révolutions dans l’ordre des choses. »
Pierre Bourdieu. Méditations Pascaliennes, Paris, Le Seuil, coll. Liber, 1997, p.10

1904. Sais-tu ce qu’il y a de particulier en beaucoup de gens ? Ils ne sont rien, mais ils ne peuvent pas le montrer, c’est là leur trait propre (l’histoire de l’homme insignifiant qui portait une boîte fermée, par laquelle il attirait la curiosité de quelques uns et qui ne contenait, on le sut après sa mort, que deux dents de lait).
In Lettres, « Maurice Blanchot, traduire Kafka », édition d’Eric Hoppenoz, Arthur Cools et Vivian Lisa. Editions KIMÉ. P. 221






