ma musique serait la plus heureuse avec un public mort

 

 

« Ma musique est dans le silence (…) le silence est mon substitut au contrepoint. Rien contre quelque chose. Les degrés du rien contre quelque chose. C’est une chose réelle, une chose qui respire.

Ma musique doit être écoutée non comme si vous écoutiez mais comme si vous observiez quelque chose dans la nature (…) J’ai affaire à la stase, c’est gelé, et en même temps ça vibre (…) À cause de son extrême quiétude ma musique serait la plus heureuse avec un public mort. »

Morton Feldman

usage du temps

Quand l’envie d’écrire me prend et tout autant celle de sortir, je glisse dans ma poche le dictaphone où « j’écris » en marchant. Comme cette façon empressée me désole souvent je préfère finalement ne rien faire, ou faire des choses à peine sachant quoi car sans importance, sans voir passer le temps. Mes tergiversations ont entre-temps inventées un autre tiers, l’appareil photo, j’écris donc moins encore. Je pourrais continuer comme ça, et d’autre part écrire sur l’enclume une sorte de roman : en ce cas je n’irais marcher que pour me reposer d’avoir tapé. Mais je n’aurais plus le temps.

Quand le temps et l’envie je transcris sur une page-écran les fichiers audio accumulés où perce l’indubitable résonance des trilles d’oiseaux et des croassements, des voitures, des bonjours, des avions, des enfants, du vent, etc. dans un flux sans faille balayant les amorces de rêves à la lumière, sans que rien n’ait à se raconter tel ce voyage immobile :

voir


 

Un seul coup d’œil embrase une étendue plus vaste que ce que l’œil borgne de la mémoire reconnait dans le décor rangé du bazar. Nous le voyons, sans y croire, et n’en avons pas le pouvoir. Les conquêtes mettent en pièces.

Ce qui retient. D’avoir à capter. À attraper ce qui a ouvert l’attention, l’a portée, ce qui est là et échappe, ce qui fut là. L’échappée ratée, lestée, et le rivage toujours plus vide. Un âne sans personne, une course qui nous dépasse.

Les yeux au ciel ne rien voir juste un instant accélérer le passage. Partir en pèlerinage rejoindre son lit. Ce faisant, sur la pointe des pieds, apercevoir la nuit. Près du rocher perdre tous ses mots.

 

vocis imago

auteur inconnu

Toujours, même la dernière personne au monde, quelqu’un se souvient, il y a des souvenirs, des images perdues dans des vues sans point fixe, des yeux sur les archives égarées de la dune. Quelqu’un se souvient et personne ne se souvient qui, lequel pensent-ils, n’existe pas. Personne ne veut, pourtant on se presse au portillon final, impatient, tendant l’oreille.

Par imagerie, fenêtre sur la façon dont le cerveau in fine « fabrique » les souvenirs.

lors d’un beau soir de printemps 1792

J 1004.    Lors d’un beau soir de printemps 1792, couché près de la fenêtre du jardin, qui est à environ 200 pieds de la ville, j’ai dressé l’oreille pour voir ce qui de la fameuse ville de Göttingen parvenait jusqu’à mes oreilles, et c’était

1)  le murmure de l’eau du grand moulin  2) le bruit de quelques chars et calèches 3) des cris clairs et animés d’enfant qui étaient probablement à la chasse aux hannetons sur les murs de la ville  4) des aboiements à diverses distances, avec des voix et des humeurs variées  5) 3 ou 4 rossignols dans les jardins alentours ou en ville  6) d’innombrables grenouilles  7) le choc de quilles renversées  8) un cor dont quelqu’un jouait mal, ce qui était le son le plus désagréable de tous.

Lichtenberg. Paris: Allia, 2014, p.104

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s’élever immobile

trouver une musique qui s’accorde à la dimension de ta tête, qui la traverse, de long en large, qui ne la dépasse ni ne l’entraîne, qui s’y promène, y est bien, y reste, qui effleure le silence, souffle un rythme caché, l’ombre qui s’efface