dévoration inassouvie

         Il faudrait chercher dans les casses des imprimeurs les caractères majuscules les plus épais et les enduire d’encre rouge afin que le plus important à dire de l’histoire des hommes sur la terre ne soit jamais omis.
         La chasse est excitante mais la guerre est passionnante. Elle rompt les limites. La guerre ouvre l’âme des hommes à un autre état psychique (un état plus ancien même qu’originaire, sans hiérarchie, sans famille, sans propreté, sans horaire). La guerre c’est l’âme de chacun en alerte, les classes d’âge devenues solidaires dans l’impatience de l’instant qui va suivre, le corps plongé dans une angoisse qui se mêle de fièvre, le temps devenu unanime dans l’événement partageable par tout un chacun dans les « nouvelles » toujours neuves, dont la nouveauté se re-nouvelle sans cesse. C’est le tocsin. C’est le réveil en sursaut, les heures devenues substantielles, l’Histoire devenue signifiante. Dans la guerre chaque jour est non seulement narrable, mais chaque jour devient narrateur. L’expérience qui y assaille est du « à dire » qui ne cesse d’aller, de « une » en « une », de première page en première page, jour après jour, journal après journal, d’événement en événement, de vague en vague, de surgissement en surgissement. « À dire » en latin se dit legendum. Ce sont la chasse et la guerre qui fondent le « à dire » du langage et projettent le temps en légende. Chaque langue nationale est pourvue par la guerre de sa légende. C’est ce qu’on nomme l’histoire des peuples où chacun d’entre eux n’écrit qu’une histoire mensongère dans « sa » langue. Et cette histoire générique, sous les histoires des différents peuples, est toujours une histoire de guerre interhumaine qui prend la forme d’un récit de chasse animale. C’est un conte régressif. Mourir à la guerre est la mort « culturelle » par excellence. La première figuration humaine est un chasseur qui meurt. À partir du néolithique la guerre fonde le temps social. Le sacrifice considérable des mâles qu’elle consent désigne les époques dans les siècles et date les ères nouvelles dans les millénaires. Il faut boucher les oreilles devant les invectives hypocrites que les hommes ont parfois adressées contre la guerre ; les hommes n’ont pas subi la guerre ; ils l’ont inventée ; et les hommes ont inventé la guerre parce qu’ils l’aimaient ; parce qu’ils aimaient cet état d’exception s’étendant à tout l’espace ; parce qu’ils aimaient ce temps soudain en rupture ; parce qu’ils adoraient cette extase temporelle ; cette force répandue, renforcée, renforçante, ruisselante, colorée, excitée, excitante, passionnante, vivifiante. La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse.
                      P. Quignard, Les désarçonnés, Chapitre LXVI, La guerre
dans l’ennui des maîtres

matricules d’un chemin de croix

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les embarras de « l’âme » – la frénésie des ventes flash – la success story de l’industrie du luxe –
le no man’s land à prix coûtant

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banalité du mal

1937, un été en Allemagne nazie

(Réal. Michael Kloft -Images Julien Bryan – Musique, Irmin Schmidt du groupe Can)

Hier n’avait pas alors son récit, son épilogue, plus beau toujours plus beau, sa défaite, on fit dire à la mort qu’elle n’existait pas, qu’elle se dénude dans la propreté immaculée du tortionnaire, du coltinage vertueux qui a eu ses vrais petits éclaireurs, ses niqueurs philosophiques, la lourdeur planquée dans le reflet ciré des bottes où la lumière sur le pavé trouve son éclat au pas de l’oie. L’homogénéité est un rêve, le corps d’un peuple sa fiction, l’élection son dérèglement qui entraîne, façonne peu ou prou une violence collective. La lourdeur rapproche les cœurs muets et raconte ses miracles. Les roses sentaient au vent, les bords s’éclaircissaient, la crème du lait au ciel avait du rosacé, le lointain dormait dans les bras de berceuses hystériques. On tournait autour de cochonneries. L’odeur du savon, la vue du linge blanc repassé, le cheveu masculin frais coupé, le cirque d’une swastika aux chapeaux mollassons, tresses féminines dorées douces sur les joues, les autoroutes au grand air planifiant l’avenir, d’avance rechapé, la meute dominicale des ayants-droit en glandouille, ficelés avec une maladroite assurance dans des habits aux odeurs de naphtaline, le chemin profondément goudronné avec de vrais trottoir, la ferme des grands-parents rasée achève le temps qui ne passe pas.

Port-au-Prince

Y-a-t-il de l’eau sur mars? Armatures, téléphones, air chaud, gris,  blanc de suie, port du prince, le silence très haut, une masse, se dissout