F. Kafka, Journal, 22 février 1918

… « Ta volonté est libre signifie : elle était libre quand elle a voulu le désert, elle est libre, puisqu’elle peut choisir son chemin pour le traverser ; elle est libre puisqu’elle peut choisir sa démarche ; mais d’autre part elle n’est pas libre, puisque tu es obligé de traverser le désert, pas libre, puisque tout chemin est une espèce de labyrinthe qui touche au moindre pouce du désert  »

(F. Kafka, Journal, 22 février 1918 – Œuvres complètes, T III, pléiade, p 479 )

Egypt  Kazuyoshi Nomachi

chemins (3)

Comme un mort de faim je fus au sommet d’une tour de sable, sommet à découvert, surpeuplé, qui s’affaisse. Et pourtant aucun vent, aucune pluie, mais un autre tempo. Alors comme tous courir et remonter plus vite que le sable qui glisse, pique les yeux, cingle les cils, amortir les pas les pieds les tibias nos os cognés contre d’autres corps ensevelis, jetés comme marches en peaux de banane, toucher nos fronts pour s’assurer de vivre. Au plus haut que nous grimpions, redescendre dans les vallées étranglées, étouffantes. Les plaines au loin noires d’activités. Entrapercevoir ceux-là qui triomphaient, puis disparaître.

Martin Chambi

chemins (2)

Disons cette surface x, augmentons la en apports. Surface augmentée apports diminués. On passe à après, autre chose, les chants s’élèvent, des églises s’édifient, le temps est insatiable. Surface qui pendant ce temps appelle aux quatre coins de l’espace de quoi durer. Le supplice continu commence. Les chiens de l’au-delà, on les voit on ne les entend, on les entend on ne les voit.

Ici dans la vie de tous les jours les choses arrivent quoiqu’on dise « comme ça », le temps des choses présentes secourent, les choses courent, échangent leur apparence, je ne suis pas difficile, presque pas là, en vie plus ou moins de cette façon, je n’abandonne pas encore, par bouts ramassées voir si ça se peut, tenir l’habitus, tête au-dessus ou dans le guidon sur une potence incertaine, boire des tisanes au pavot, extrapoler, laisser la nuit effacer. Les choses-mêmes peuvent aussi disparaître, tant que le cours a lieu, en passant.

Les anges de retour sentent la terre, le sexe, l’aube s’y fane en une lenteur exquise le temps d’embarquer sans plus jamais revenir.

Cycle The Magic Garden, Josef Sudek

manger

J’appris suffisamment tôt que la vie était brève pour m’en échapper, les portes qui s’ouvrent débouchent sur des marges, trébuchent sur des marges, reculent, égarent. Les impasses sont singulières, arbres arrachés, laissant sortir au soir une tête parmi les ronces. Tourbillons balançant du cœur à la rive, petits tourbillons à la rive, le courant, l’écoulement. Si souvent vide, pensées de peu ou son brouillard, prenant le jour comme foin à rêves ; sur place je dors debout, l’air tournoie mollement dans la poudre dense et incolore des affaires, mon corps mange. Je me retourne au brouhaha du reflux des vagues, les éclats ; qui aime descendre en soi ? derrière l’encre des seiches je poursuis les vapeurs blanches du lait des pêcheuses Amas.

chemins

J’ai toujours pris un chemin et sitôt son envers. D’une façon, j’aspirais à déboucher sur l’ordre afin de disposer du monde, de le poser à coté comme on enlève son moteur, façon que, marchant seul, je l’écoutais taire mes sornettes. Comme le chemin se refermait à mesure que j’avançais, et que toutes portes rapetissaient et disparaissaient sous le poids infime des courants d’air, à l’envers sur l’autre chemin je préférais m’embarquer de virées en virées légères avec l’intention de m’éloigner au plus loin de ce monde. En somme, envoyé aux quatre coins où je me rejoignais, éreinté.

Le cercle est piégeur, lasso des perdus, sa circonférence varie au-delà du temps, à peine visible comme l’or au soleil, le cercle n’a pas de circonférence, il saute à des vitesses qui donneraient le vertige à l’aveugle, des vitesses imprévisibles, le cercle naît et meurt au même moment, il est pour lui-même sans importance, nous mettons les pieds dans des jardins sans sol, à quoi tenons-nous ?

mémoires

Je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas ce que j’écris, j’assemble les petites choses qui se présentent, en vrai, les grandes trop grandes échues en petites, ou celles qui passent dans ma tête avant que les mots s’en mêlent, j’assemble par petites choses toutes de guingois, mal retapées, j’assemble ce que je laisse.

Un pas de plus, décidément en panne, se retourner, ne plus rien reconnaître, perdre d’un coup l’unité de sa mémoire, obligé d’y fuir à tâtons, attraper dans le noir ce qui se sauve, extraire, stocker en vrac, braquer la banque de données, sauvegarder dans un corps soudain étranger « à coté de la plaque ».

De la mémoire s’approcher, très expulsé, son centre flottant, futur passé mêlés au point dit « présent » (pallier la fugacité, détacher le reflet, couler dans le béton-temps du verbe), vitesse sans direction. Acculé à se l’inventer, à des coutures de vieux fils sur des étoffes jeunes. Plus l’âge vient plus les ancêtres rajeunissent, vapeurs de lait chaud à leur bouche.

Du coup l’imposture (qui n’en a pas jouit un jour) accorde à la postérité le rôle de dévoiler le sens de la vie ; d’une figure seule qui l’isole, prise dans l’effet de perspective, les lumières qui balancent volent avec le vent.

Au ciel cadavre bâillonné séparé du corps répète sans savoir gestes et pensées, de la boue dans l’air, du temps à pourrir. Le corps fétu de paille enfin reposé mange dans la main du fermier.