plancher

Je l’ai rencontrée il y a longtemps, il en fut déjà ainsi au premier jour, l’espace pivotait s’accélérait, la béance du soleil, les ombres amies prodigues. Il y a combien d’années ? Depuis j’abrège mes jours, je disperse le temps de l’origine aux creux des lisières microscopiques, les ombres allongées occupent la nuit, j’ai mangé du temps, je mange le temps d’encore, je laisse les brumes brouter l’avenir, le dos tourné. Ce que j’ai lu entendu vu se confond, s’éloigne un peu plus, la passion laisse un goût de fane ou croupit quelque part, compagnie pâle du refuge, indifférente aux catastrophes, un sourire à rien, des portraits des odeurs de couloirs sans porte où traversent des veilleuses aux lueurs ternes ensommeillées.

Comme ça, à moitié, de temps en temps pour de vrai, jouer la comédie, la vraie enfin, entrée en scène, masqué, seconde peau, présence amante sous capuche transparente ; voir s’élever et prendre sol, en vis-à-vis le miroir de ses yeux, s’étonner encore, d’un seul regard la multitude des visages, plonger dans le décor, puis se coucher sans rien penser, comptant repassant les images, le ciel blanc délavé, écoutant le plancher craquer, bienheureux.

éclipse

Après un moment il se leva, déporté d’avoir laissé passer le temps sans y être, la nuit, la pluie le soleil le vent, le ciel est immobile, longtemps. Comme encore être réveillé au milieu de sa vie. Sa propre mort ne changera évidemment rien à ce que tout autour continue. On imagine là-haut le silence, notre écran de fumée. L’agonie du monde continuera à n’être pas forcément perçue, la survie ne le peut. Son propre corps, son identité personnelle disparaîtra, et plus tard, lors d’une nuit identique à la sienne, le monde. Une fraction de seconde le soleil se voilera d’une ombre. Dès lors, à ces échelles de temps, il n’existe guère de différence, ni préséance, tout recommencera, le monde disparaît avec soi, approximativement.

 

un peu de silence

 

« De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous ferons tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité. » Kafka, Journal

manger

J’appris suffisamment tôt que la vie était brève pour m’en échapper, les portes qui s’ouvrent débouchent sur des marges, trébuchent sur des marges, reculent, égarent. Les impasses sont singulières, arbres arrachés, laissant sortir au soir une tête parmi les ronces. Tourbillons balançant du cœur à la rive, petits tourbillons à la rive, le courant, l’écoulement. Si souvent vide, pensées de peu ou son brouillard, prenant le jour comme foin à rêves ; sur place je dors debout, l’air tournoie mollement dans la poudre dense et incolore des affaires, mon corps mange. Je me retourne au brouhaha du reflux des vagues, les éclats ; qui aime descendre en soi ? derrière l’encre des seiches je poursuis les vapeurs blanches du lait des pêcheuses Amas.

chemins

J’ai toujours pris un chemin et sitôt son envers. D’une façon, j’aspirais à déboucher sur l’ordre afin de disposer du monde, de le poser à coté comme on enlève son moteur, façon que, marchant seul, je l’écoutais taire mes sornettes. Comme le chemin se refermait à mesure que j’avançais, et que toutes portes rapetissaient et disparaissaient sous le poids infime des courants d’air, à l’envers sur l’autre chemin je préférais m’embarquer de virées en virées légères avec l’intention de m’éloigner au plus loin de ce monde. En somme, envoyé aux quatre coins où je me rejoignais, éreinté.

Le cercle est piégeur, lasso des perdus, sa circonférence varie au-delà du temps, à peine visible comme l’or au soleil, le cercle n’a pas de circonférence, il saute à des vitesses qui donneraient le vertige à l’aveugle, des vitesses imprévisibles, le cercle naît et meurt au même moment, il est pour lui-même sans importance, nous mettons les pieds dans des jardins sans sol, à quoi tenons-nous ?