le même jour

(Pozzo) « Vous n’avez pas fini de m’empoisonner avec vos histoires de temps? C’est insensé! Quand! Quand! Un jour, ça ne vous suffit pas, un jour pareil aux autres il est devenu muet, un jour je suis devenu aveugle, un jour nous deviendrons sourds, un jour nous sommes nés, un jour nous mourrons, le même jour, le même instant, ça ne vous suffit pas? Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau ».  (S. Beckett, En attendant Godot, Minuit. P. 126)

Image[N'y a-t-il pas un monde invisible] - [estampe] : Odilon Redon

un message impérial

L’Empereur – dit-on – t’a envoyé, à toi en particulier, à toi, sujet pitoyable, ombre devant le soleil impérial chétivement enfouie dans le plus lointain des lointains, à toi précisément, l’Empereur de son lit de mort a envoyé un message. Le messager, il l’a fait agenouiller auprès du lit pour lui souffler le message ; et l’Empereur tenait tant à son message qu’il se le fit répéter à l’oreille. De la tête il a fait signe que c’était bien cela qu’il avait dit. Et devant tous ceux qui le regardent mourir – tous les murs qui gênent se trouvent abattus et sur de vastes perrons qui s’élancent avec audace se tiennent en cercle les grands de l’Empire – devant eux tous il a expédié le messager. Le messager s’est mis en route tout de suite, un homme vigoureux, infatigable ; en poussant alternativement d’un bras et de l’autre, il se fraye un chemin à travers la foule ; s’il rencontre de la résistance, il désigne sa poitrine où est le signe du soleil ; il avance facilement comme nul autre. Mais la foule est grande et elle n’en finit pas d’habiter partout. Si l’espace s’ouvrait devant lui, comme le messager volerait. Et bientôt tu entendrais le battement magnifique de ses poings à ta porte. Mais hélas, que ses efforts restent vains ! Et il est toujours à forcer le passage à travers les appartements du palais central ; jamais il ne les franchira, et s’il surmontait ces obstacles, il n’en serait pas plus avancé ; dans la descente des escaliers, il aurait encore à se battre ; et s’il parvenait jusqu’en bas, il n’en serait pas plus avancé, il lui faudrait traverser les cours ; et après les cours, le second palais qui les entoure, et de nouveau des escaliers et des cours, et de nouveau un palais ; et ainsi de suite durant les siècles des siècles ; et si enfin il se précipitait par l’ultime porte í mais jamais, jamais cela ne pourrait se produire – il trouverait devant lui la Ville Impériale, le centre du monde, la Ville qui a entassé les montagnes de son propre limon. Là personne ne pénètre, même pas avec le message d’un mort. Mais toi tu es assis à ta fenêtre, et dans ton rêve tu appelles le message quand vient le soir.           Franz Kafka, « Un message impérial », in Récits I, Œuvres Complètes (ed. Marthe Robert), Paris, Le Cercle du Livre Précieux (1964), 179-80.

ça que je suis

« C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lance, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’un côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni l’un ni l’autre »    Samuel Beckett, l’innommable, Paris, 1953, p.204

Steve Schapiro. Samuel Beckett En regardant Parrot, New York 1964

langsam

 

Robert Walser, 25 décembre 1956

lentement, déjà aveugle, la paupière se ferme, le ciel apparaît sans yeux pour le voir, pas à pas à la renverse, jusqu’au corps, la mort aux yeux noirs ne le quitte pas, aux pierres fermées la nuit dessine les contours

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O die Sehnsucht!

Die Sehnsucht, O die Sehnsucht! Warum haben wir die eigentlich? Wer hat sie uns heimlich in die Westentasche gesteckt? Vielleicht ein Engel oder sonst eine trübe Null.

La nostalgie, ah! la nostalgie. Pourquoi sommes-nous en sa possession ? Qui nous l’a mise subrepticement dans la poche de la veste ? Peut-être un ange ou une sombre nullité.

Walser, lettre à sa soeur Lisa, 5 mai 1898 (R. Walser, Das Gesamtwerk; Hrsg. von Jochen Greven, H. Kossodo ; Genf ; Hamburg, p. 10)

postérité

« Si le jugement de la postérité sur un individu est plus juste que celui de ses contemporains, la raison en est dans la personne du mort. On ne déploie ce que l’on est profondément qu’après la mort, une fois seul. Être mort pour l’individu c’est le samedi soir du ramoneur : il secoue la suie qui lui recouvre le corps. On voit alors si ses contemporains lui ont plus nui qu’il ne leur a nui. Dans le second cas, c’était un grand homme. » Franz Kafka, Aphorisme de la série, préparatifs de noce à la campagne, 366.