
Plus on mettra de chevaux sous le harnais, plus les choses iront vite – il ne s’agit pas d’arracher le bloc à ses fondations, ce qui est impossible, mais d’effacer le chemin en un voyage gai et vide.
Kafka, La grande muraille de Chine

Plus on mettra de chevaux sous le harnais, plus les choses iront vite – il ne s’agit pas d’arracher le bloc à ses fondations, ce qui est impossible, mais d’effacer le chemin en un voyage gai et vide.
Kafka, La grande muraille de Chine
« Convenez que les écrivains géniaux ou simplement bons se reconnaissent à ceci: ils recherchent un but vers lequel ils nous entraînent; or ce but s’impose à tout votre être et vous obsède comme Hamlet le fantôme de son père. Les uns obéissent à des fins matérielles, tandis que d’autres ont un idéal plus élevé : Dieu, la vie d’outre-tombe, le bonheur de l’humanité, etc… Les meilleurs d’entre eux sont réalistes, mais en s’attachant à décrire la vie telle qu’elle est, leurs préoccupations spirituelles transparaissent au point d’idéaliser cette réalité et cela nous enchante. Quant à nous, nous nous contentons de peindre la vie telle qu’elle est sans porter de jugement sur elle. Même sous le fouet nous serions incapables d’avouer un but proche ou éloigné. Notre âme représente une table rase ; nous sommes sans opinion politique, n’espérons pas en la révolution, nous nions l’existence de Dieu, ne craignons pas les revenants. Pour ma part je ne redoute ni la mort ni la cécité. L’homme qui est sans désir, sans espérance et sans crainte n’a pas l’étoffe d’un artiste. Sommes-nous des malades ? Il importe peu, mais reconnaissons que notre situation n’est pas enviable. Qu’adviendra t-il de nous dans dix ou vingt ans ? Avant que les circonstances aient changé, il est illusoire de fonder sur nous des espérances. Avec ou sans talent nous écrivons machinalement, nous soumettant à un ordre établi, servi par les uns, brocanté par les autres. Grigorovitch et vous, me trouvez intelligent. Oui, je le suis du moins assez pour ne pas me leurrer sur mon mal et couvrir ma nudité de guenilles à la mode des écrivains de 1860. Je ne me jetterai pas comme Garchine dans la cage d’un escalier, mais je ne crois pas en un avenir meilleur. Je ne suis pas responsable de ma maladie et je n’ai pas à la traiter, car elle a sans doute sa raison d’exister. «Ce n’est pas en vain qu’elle est avec un hussard. – Pouchkine» »
Lettre d’Anton Tchekhov à S. Souvorine 25 novembre 1892 (Melikhovo). In Correspondance II (1890-1896), Éd. Plon, 1956
« L’ambivalence est au coeur de ma mythologie personnelle, dans ce petit écart qu’il y a entre la bibliothèque et le réel, mon enfance dans la Creuse et la découverte des grands auteurs. J’adore la littérature et je ne cesse de la détester comme un paysan sa terre. J’ai longtemps travaillé à devenir un écrivain, cette étoile au firmament, et depuis que je le suis, je trouve cette activité burlesque. J’admire Balzac et je ne peux m’empêcher de le considérer comme un balourd vaniteux, je vénère Faulkner et je ne peux oublier qu’en vérité c’est un pochetron honteux qui se cachait sous des façons collet monté. S’il existe une force dans mes textes, c’est qu’ils sont tout à la fois un objet d’adoration idolâtre et de moquerie. Chaque énoncé inclut son contre-énoncé, chaque période stylistique classique est cassée par un accès brusquerie, de dérision ou d’argot. »
(Pierre Michon, Le Roi vient quand il veut : propos sur la littérature, éd. Agnès Castiglione, Paris, A. Michel, p. 197)
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« Lichtenberg est notre philosophe. On a parfois la tentation de dire qu’il est notre unique philosophe, mais la vérité est qu’il y a Pascal, qui mourut de pancréatite, et aussi Diogène, qui était un plaisantin de première. Nous trouvons cependant (et lorsque je dis « nous » je ne sais pas, franchement, ce que je suis en train de dire) consolation chez Lichtenberg, dans ses miroirs, dans ses va-et-vient sentimentaux, dans son doute et dans son goût, qui sont parfois la même chose.
Il y a un peu plus de deux cents ans, le sage de l’honorable ville de Göttingen écrivit ceci : « Dans la nuit du 9 au 10 février 99, je rêvai qu’étant en voyage, je déjeunais dans une auberge, plus exactement sur la route dans une baraque où l’on jouait en même temps aux dès. En face de moi, était assis un jeune homme bien habillé, à l’air légèrement douteux, qui mangeait sa soupe sans faire attention aux gens, debout et assis, qui l’entouraient, mais qui, toutes les deux ou trois fois, jetait en l’air une cuillerée pleine, la rattrapait dans sa cuillère et l’avalait ainsi tranquillement. Ce qui rend ce rêve particulièrement remarquable à mes yeux, c’est que j’y fis la constatation habituelle ; qu’il est impossible d’inventer de telles choses, qu’il faut les avoir vues (en particulier aucun romancier n’en serait capable) et pourtant je venais d’inventer tout cela au moment même. Près des gens qui jouaient aux dès, était assise une longue femme maigre qui tricotait. Je lui demandais ce qu’on pouvait gagner à ce jeu. Elle répondit rien, et quand je demandai si l’on pouvait perdre quelque chose, elle répondit non. Je tiens ceci pour un jeu important. 1
Ce paragraphe, est-il nécessaire de le dire ?, préfigure Kafka et une bonne partie de la littérature du XXème siècle. Ce paragraphe est aussi l’abrégé des Lumières, et sur lui on pourrait fonder une culture. Ce paragraphe anticipe sur sa propre mort, survenue le 24 février, c’est-à-dire quatorze jours après le rêve, comme si la mort avait rendue visite à Lichtenberg deux semaines avant la rencontre finale. Et comment se comporte notre philosophe face à la visite de la vieille dame désenchantée ? Et bien avec humour et curiosité, les deux éléments les plus importants de l’intelligence. »
Roberto Bolaño, « entre parenthèses », p 175-177, éd. Bourgois
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LA MORT SOUDAINE DES ABRICOTIERS
I
Que le froid ne joue pas avec ces perles
S’il joue avec il les mêle à la terre.
Que le gel n’interrompe le printemps
S’il l’interrompt la lumière s’arrête.
Eparpillées par terre — bébés-fleurs
Ternies tachées — robes du petit mort.
Les ramassant — la main pas même pleine.
Rentrant au soir — tristesse sans issue.
II
Recueille en vain les étoiles par terre
Pas une fleur ne reste sur les branches.
Rongé de pleurs — vieil homme seul au monde
Maison privée d’enfants — elle est sinistre.
Canards heureux qui plongent dans la mare
Corbeaux heureux qui délaissent le nid.
Eux leurs petits refont surface volent
Eux en spirales montent redescendent.
Mais disparu l’arôme du bébé
A voir ces créatures — les sanglots.
III
Sans doute c’est le même fil de larmes
Qui loge au cœur des arbres printaniers.
De branche en branche pas de fleur ouverte —
Toutes tombées sous un métal tranchant.
La durée du printemps — comment l’étendre ?
Un gouffre — la déploration du gel.
Pas de source fleurie où l’on se baigne :
Ici les larmes baignent les habits.
IV
L’enfant est né — la lune était obscure
L’enfant est mort — la lune était brillante.
L’un a donc fait une éclipse de l’autre
Sa vie à lui ne pouvait pas durer.
Mais comment faire quand ces fleurs fugaces
Laissent le ciel gris-bleu porter leur plainte ?
Douceur qui tombe sur la terre froide
Nulle fragrance pour les temps futurs.
V
Marchant — les pas pourraient blesser la terre
Les racines de l’arbre qui bourgeonne.
Cette candeur le ciel ne la voit pas
S’il sépare le père et son enfant.
Mille bourgeons tombés des branches lourdes
Pas un n’a échappé à son destin
Qui parle ici d’un séjour pour la vie ?
Le printemps n’a jamais poussé la porte.
VI
Le froid mordant a tué le printemps
Un couteau fin passé de branche en branche
Bourgeons tombés le cœur de l’arbre est nu
Montagne creuse la rumeur du vide.
Eclairs de vie qui sont tombés à terre
Flocons comme de minces flammes d’huile
L’unique certitude désormais
C’est la fragilité de toute chose.
VII
Pleurant sur cette absence ce printemps
Ruisseaux de larmes trois ou quatre branches.
Les fleurs perdues le papillon est fou
L’enfant perdu le vieil homme est fragile.
Sans vie qui soit semence de la vie
Visage mort semence de la mort.
Le phénix reste sourd à la prière.
Qui peut frapper à la porte du Ciel ?
VIII
Lorsque le fils est pris dans le désastre
Il est normal que les bourgeons le soient.
Vieux et transi chercher à se reprendre
Débris d’un cœur qu’il faut recomposer.
Le son est mort — que reste-t-il à dire ?
L’espoir fauché — toute harmonie est vaine.
Vieil homme fatigué sans descendance
Il est plus seul qu’un fagot de vieux bois.
IX
Le gel a fait la ruine des fleurs rouges
Tranchant trouant les couples par dizaines.
La brise porte des gémissements
Les poissons font des bulles dans l’eau basse.
Larmes qui gèlent qui ne fondent pas
Rancœur plus forte impossible à contraindre.
Restent les ombres vaines du passé.
Le bureau — sa lucarne est haïssable.
Meng Jiao (751-814)
(Sur la mort de son fils)
(In André Markowicz, Ombres de Chine, éd. Inculte)
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J 1004. Lors d’un beau soir de printemps 1792, couché près de la fenêtre du jardin, qui est à environ 200 pieds de la ville, j’ai dressé l’oreille pour voir ce qui de la fameuse ville de Göttingen parvenait jusqu’à mes oreilles, et c’était
1) le murmure de l’eau du grand moulin 2) le bruit de quelques chars et calèches 3) des cris clairs et animés d’enfant qui étaient probablement à la chasse aux hannetons sur les murs de la ville 4) des aboiements à diverses distances, avec des voix et des humeurs variées 5) 3 ou 4 rossignols dans les jardins alentours ou en ville 6) d’innombrables grenouilles 7) le choc de quilles renversées 8) un cor dont quelqu’un jouait mal, ce qui était le son le plus désagréable de tous.
Lichtenberg. Paris: Allia, 2014, p.104
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