Markowics, traversée des frontières

LA MORT SOUDAINE DES ABRICOTIERS

I

Que le froid ne joue pas avec ces perles
S’il joue avec il les mêle à la terre.
Que le gel n’interrompe le printemps
S’il l’interrompt la lumière s’arrête.
Eparpillées par terre — bébés-fleurs
Ternies tachées — robes du petit mort.
Les ramassant — la main pas même pleine.
Rentrant au soir — tristesse sans issue.

II

Recueille en vain les étoiles par terre
Pas une fleur ne reste sur les branches.
Rongé de pleurs — vieil homme seul au monde
Maison privée d’enfants — elle est sinistre.
Canards heureux qui plongent dans la mare
Corbeaux heureux qui délaissent le nid.
Eux leurs petits refont surface volent
Eux en spirales montent redescendent.
Mais disparu l’arôme du bébé
A voir ces créatures — les sanglots.

III

Sans doute c’est le même fil de larmes
Qui loge au cœur des arbres printaniers.
De branche en branche pas de fleur ouverte —
Toutes tombées sous un métal tranchant.
La durée du printemps — comment l’étendre ?
Un gouffre — la déploration du gel.
Pas de source fleurie où l’on se baigne :
Ici les larmes baignent les habits.

IV

L’enfant est né — la lune était obscure
L’enfant est mort — la lune était brillante.
L’un a donc fait une éclipse de l’autre
Sa vie à lui ne pouvait pas durer.
Mais comment faire quand ces fleurs fugaces
Laissent le ciel gris-bleu porter leur plainte ?
Douceur qui tombe sur la terre froide
Nulle fragrance pour les temps futurs.

V

Marchant — les pas pourraient blesser la terre
Les racines de l’arbre qui bourgeonne.
Cette candeur le ciel ne la voit pas
S’il sépare le père et son enfant.
Mille bourgeons tombés des branches lourdes
Pas un n’a échappé à son destin
Qui parle ici d’un séjour pour la vie ?
Le printemps n’a jamais poussé la porte.

VI

Le froid mordant a tué le printemps
Un couteau fin passé de branche en branche
Bourgeons tombés le cœur de l’arbre est nu
Montagne creuse la rumeur du vide.
Eclairs de vie qui sont tombés à terre
Flocons comme de minces flammes d’huile
L’unique certitude désormais
C’est la fragilité de toute chose.

VII

Pleurant sur cette absence ce printemps
Ruisseaux de larmes trois ou quatre branches.
Les fleurs perdues le papillon est fou
L’enfant perdu le vieil homme est fragile.
Sans vie qui soit semence de la vie
Visage mort semence de la mort.
Le phénix reste sourd à la prière.
Qui peut frapper à la porte du Ciel ?

VIII

Lorsque le fils est pris dans le désastre
Il est normal que les bourgeons le soient.
Vieux et transi chercher à se reprendre
Débris d’un cœur qu’il faut recomposer.
Le son est mort — que reste-t-il à dire ?
L’espoir fauché — toute harmonie est vaine.
Vieil homme fatigué sans descendance
Il est plus seul qu’un fagot de vieux bois.

IX

Le gel a fait la ruine des fleurs rouges
Tranchant trouant les couples par dizaines.
La brise porte des gémissements
Les poissons font des bulles dans l’eau basse.
Larmes qui gèlent qui ne fondent pas
Rancœur plus forte impossible à contraindre.
Restent les ombres vaines du passé.
Le bureau — sa lucarne est haïssable.

Meng Jiao (751-814)
(Sur la mort de son fils)

(In André Markowicz, Ombres de Chine, éd. Inculte)

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