Les puissances diaboliques, quel que fut leur message, ne faisaient qu’effleurer les portes par où (elles) se réjouissaient déjà terriblement de s’introduire un jour. Kafka, Lettre à M. Brod, in Wagenbach, p. I5
Catégorie : Kafka
arbres
le chemin vers la maison
« Qu’on voie la force de persuasion de l’air après l’orage ! Si je ne résiste pas, mes mérites m’apparaissent et me subjuguent.
J’avance à grand pas et ma cadence est celle de ce coin de la rue, de cette rue, de ce quartier. Je suis à juste titre responsable pour tous les coups donnés aux portes, sur les assiettes des tables, pour tous les toasts, pour les couples d’amoureux dans leur lit, sur les échafaudages des nouveaux bâtiments, serrés aux murs des maisons dans les ruelles sombres, ou sur les canapés Ottoman des bordels.
J’évalue mon passé en le comparant à mon avenir, trouve cependant les deux excellents, ne peux cependant préférer aucun des deux, et je dois seulement réprouver le caractère injuste de la Providence qui me favorise ainsi.
C’est seulement lorsque j’entre dans ma chambre que je suis un peu pensif, mais sans avoir trouvé quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse en montant les escaliers. J’ouvre grand la fenêtre, dans un jardin on joue encore de la musique – mais cela m’aide peu. »
Publié dans la revue Hypérion, n° de janvier-février 1908, Franz Kafka, Traduction : Laurent Margantin
toupie dans le ciel
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« Stabilité. Je ne veux pas me développer dans un sens défini, je veux changer de place, c’est bien, en vérité, ce fameux « vouloir-aller-sur-une-autre-planète », il me suffirait d’être placé juste à côté de moi, il me suffirait de pouvoir concevoir comme une autre la place qui est la mienne. » Kafka, Journal, 24 janvier 1922
blues doré d’hibou
les lèvres sourient, les yeux avec suggèrent, l’absence de voix attriste, un air de rien au secours pèse le silence, élance Sandra cheveux de jais.
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Le silence des sirènes
Voilà la preuve que des moyens insuffisants, voire enfantins, peuvent servir au salut : Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Depuis toujours les voyageurs auraient tous pu en faire autant, sauf ceux que les Sirènes appelaient de trop loin, mais on savait dans le monde entier que ce moyen était inefficace. Le chant des Sirènes traversait tout, et la passion des hommes qu’elles tentaient eût brisé bien d’autres obstacles que des chaînes et un mât. Ulysse n’y pensa pas. Il se fia entièrement à sa poignée de cire et à son paquet de chaînes et, plein de l’innocente joie que lui causait son petit moyen, il alla au-devant des Sirènes.
Mais les Sirènes ont une arme plus terrible encore que leur chant : c’est leur silence. On peut imaginer, le fait ne s’est pas produit, mais il est concevable, que quelqu’un ait réchappé de leur chant ; de leur silence certainement non. Rien de terrestre ne saurait résister au sentiment de les avoir vaincues et à l’orgueil irrésistible qui en naît.
Et de fait, quand Ulysse vint, les puissantes chanteuses ne chantèrent pas, soit qu’elles crussent que le seul silence pouvait venir à bout d’un semblable adversaire, soit que l’aspect de la félicité qui se peignait sur le visage du héros, qui ne pensait qu’à sa cire et à ses chaînes, leur fit oublier tout leur chant.
Mais Ulysse, pour ainsi dire, n’entendit même pas leur silence, il crut qu’elles chantaient et qu’il était le seul qui fût préservé de les entendre. Il aperçut d’abord leurs cous qui ondulaient, leurs poitrines qui soupiraient, leurs yeux pleins de larmes et leurs bouches entrouvertes, mais il pensa que tout cela faisait partie de la mimique des chansons qu’il n’entendait pas.
Tout s’effaça bientôt devant ses yeux qu’il dirigeait sur l’horizon, et les Sirènes disparurent à la lettre en face de sa résolution ; quand il passa le plus près d’elles, elles étaient déjà oubliées.
Mais elles – plus belles que jamais, s’étiraient, se tournaient, laissaient flotter au vent leurs cheveux pleins d’écume, et détendaient leurs griffes sur le roc. Elles ne songeaient plus à séduire. Elles ne voulaient plus que surprendre aussi longtemps qu’elles pourraient le reflet des grands yeux d’Ulysse.
Si les Sirènes étaient conscientes, elles auraient disparu ce jour-là mais elles restèrent ; seul Ulysse leur a échappé.
La légende ajoute d’ailleurs un appendice à cette histoire. Ulysse, dit-elle, était si fertile en invention, c’était un si rusé compère que la Destinée elle-même ne pouvait lire dans son coeur. Peut-être, encore que la chose passe l’entendement humain, peut-être a-t-il réellement vu que les Sirènes se taisaient et n’a-t-il fait que simuler, pour leur opposer, et aux dieux, l’attitude que nous avons dite, comme une sorte de bouclier.
Kafka, in La Muraille de Chine et autres récits, trad. Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1950, p. 132.
l’impatience, la paresse.
«Il est deux péchés capitaux humains dont découlent tous les autres : l’impatience et la paresse. À cause de leur impatience, ils ont été chassés du Paradis. À cause de leur paresse, il n’y retournent pas. Peut-être n’y a-t-il qu’un péché capital, l’impatience. À cause de l’impatience, ils ont été chassés, à cause de l’impatience, il n’y retournent pas».
F. KAFKA, Considérations sur le péché, la souffrance, l’espérance et la vraie voie (in Journal intime, p. 247-248)




