bien sûr on n’est pas celui qu’on croit être, les heures défilent tu roules le paysage plus vite encore. en fait tu ne bouges pas, l’image te ressemble, elle te fait peau, et si hélas elle t’y piège tu n’arrêtes pas pour autant le temps. centre en émulsion, chevalier rivalisant d’exploits les moulins te mènent par le bout du nez, tu finis par te voir de travers, ou tu n’as pas vu le virage, les moulins s’évanouissent. par quel bout reprendre, tu ne ressembles pas à ce que tu avais pu t’imaginer, il n’y a même rien à s’imaginer.
Auteur : roma
tressaut
digestion des images
l’absence de lumière, l’éblouissement, les ruines, les chantiers, les mendiants, les stars, les routes les no man’s land – la foule des images précède les mots, les court-circuite, les images sont débris de totems ventriloques, les mots pris de court se font guides, papillonnent la propagande, forcent la transparence.
tu tournes plus facilement la tête, tu arrêtes tes yeux parfois, tu arrêtes la danse brouillardeuse des mots. tu entres dans tes yeux. ce ne sont pas les mots qui se font guides, même s’il leur arrive d’éclairer, d’assombrir, de brouiller les lisières, tu es le guide qui invariablement est éconduit. les images s’y bousculent, les lieux s’effritent, tu expulses l’air qui vient à manquer, tu rampes par saccades vers d’autres sorties désenchantées.
se détachant à mort un monde fait de nos lubies et imagos, de nos extensions et excroissances. un monde primitivement un don qu’on aurait pris soin à faire reposer sur des bases légères, fondé sur des règles aériennes, balance des étoiles scribes dont on était une lettre. légèreté pénétration équilibre, tige dont le tête s’élèverait, fouillis cherchant la lumière, poids branlant dans le vent, monde parallèle à celui des voisins, guerre de conquête, d’occupation horizontale, de hauteur creusée, d’éboulis, monde pour finir confondu à l’ici-bas, enfoncé.

géographie des seuils
les refuges prennent naissance dans le corps et dans ce que le ciel couvre, n’éclaire pas, les retraits se tiennent au creux des nœuds, nous dessinons dans les feuilles mortes – ces distinctions n’existent que pour le sage ou la vaste et superbe ignorance des nuages. les mots n’y sonnent pas, notre chemin est de sciure, ne marque pas d’empreinte, la pluie console, suspend le passé, chuchote l’irréel.
les refuges du secours n’ont pas de porte, n’ont pas de rendez-vous, les refuges aiment les chanceux, brûlent les préavis. les refuges n’acceptent qu’une personne à la fois, ils ne comptent pas le temps, les refuges sont des mères porteuses, les refuges abritent des coucous, les refuges sont loin des routes, leur nuit inutile n’indique aucun futur aux satellites.
les refuges n’ont pas besoin de colonnes ni de jet d’eau. Les refuges ont de précieux le peu. les refuges privent de voix, les refuges charrient des tonnes de pierres dans une boule d’argile.
les refuges voyagent sur une île flottante, des forteresses sur les dunes, la mer au ciel d’un seul tenant, des bateaux débarquent les sirènes d’une nuit.
des villes dont on ne franchissait pas les portes. les refuges ont des ombres profondes, les intempéries couchent sur tes épaules un manteau d’une tonne, les refuges ont quelque part du bois à brûler.
traverser la forêt, les sentes circulaires sans tracé. retours à la nuit des friches sans lune.
les refuges refermés sur la nuit expulsent des galeries d’épaves. les labyrinthes élevés sont vidés au matin, les refuges verticaux étranglent leurs proies.
les refuges ont des pierres de toutes natures, en tous leurs états. dans les petites tâches, remplir la journée, au bout dormir dans les inondations. ou se foutre l’aujourd’hui au veau d’or croqué à pleines dents le futur.
les refuges s’arrêtent dans des gares désaffectées que les trains dépassent, où meurent le vent et les tremblements de ferrailles du béton.
les refuges sont doux au triste sire, mais le tue s’il ne relève pas la tête, ne se remue pas. le vent, le clair-obscur, les sons s’improvisent venus des plateaux où s’allongent étoiles et soleil.
s’en sortir
On peut toujours se dire être malheureux de ne pouvoir écrire. On ne s’en sort pour autant mieux, ni pire, puisqu’écrire c’est bien tout de même quelque chose, on s’en sort avec quelque chose. On ramène des cendres sur des tapis concentriques. Le centre nous expulse en multiples variétés. Les constructions tombent et nous enferment, on ne va pas loin, nous déplaçons les centres vers la périphérie. Parfois à temps, avant d’être trop lourd, nous remarquons que nous poussons le vide. Les pierres ne flottent pas, le vent gifle nos ailes.
I would prefer not to
Vite, vite avant que ça disparaisse; Philippe Jaccottet dans « Surpris par la nuit » reçu par Alain Veinstein le 12 février 2001
C’est le Tout-autre que l’on cherche à saisir. Comment expliquer qu’on le cherche et ne le trouve pas, mais qu’on le cherche encore? L’illimité est le souffle qui nous anime. L’obscur est un souffle; Dieu est un souffle. On ne peut s’en emparer. La poésie est la parole que ce souffle alimente et porte, d’où son pouvoir sur nous.
Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre.
Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.
Philippe Jaccottet, La semaison
Presque rien à voir (sinon un goût pour l’effacement, et la place donnée à Baudelaire) le nonchalant surfeur de la modélisation du monde, Michel Houellebecq à Bucarest, le 01.06.2012



