J’appris suffisamment tôt que la vie était brève pour m’en échapper, les portes qui s’ouvrent débouchent sur des marges, trébuchent sur des marges, reculent, égarent. Les impasses sont singulières, arbres arrachés, laissant sortir au soir une tête parmi les ronces. Tourbillons balançant du cœur à la rive, petits tourbillons à la rive, le courant, l’écoulement. Si souvent vide, pensées de peu ou son brouillard, prenant le jour comme foin à rêves ; sur place je dors debout, l’air tournoie mollement dans la poudre dense et incolore des affaires, mon corps mange. Je me retourne au brouhaha du reflux des vagues, les éclats ; qui aime descendre en soi ? derrière l’encre des seiches je poursuis les vapeurs blanches du lait des pêcheuses Amas.
Auteur : roma
chemins
J’ai toujours pris un chemin et sitôt son envers. D’une façon, j’aspirais à déboucher sur l’ordre afin de disposer du monde, de le poser à coté comme on enlève son moteur, façon que, marchant seul, je l’écoutais taire mes sornettes. Comme le chemin se refermait à mesure que j’avançais, et que toutes portes rapetissaient et disparaissaient sous le poids infime des courants d’air, à l’envers sur l’autre chemin je préférais m’embarquer de virées en virées légères avec l’intention de m’éloigner au plus loin de ce monde. En somme, envoyé aux quatre coins où je me rejoignais, éreinté.
Le cercle est piégeur, lasso des perdus, sa circonférence varie au-delà du temps, à peine visible comme l’or au soleil, le cercle n’a pas de circonférence, il saute à des vitesses qui donneraient le vertige à l’aveugle, des vitesses imprévisibles, le cercle naît et meurt au même moment, il est pour lui-même sans importance, nous mettons les pieds dans des jardins sans sol, à quoi tenons-nous ?
mémoires
Je ne sais pas ce que je fais, je ne sais pas ce que j’écris, j’assemble les petites choses qui se présentent, en vrai, les grandes trop grandes échues en petites, ou celles qui passent dans ma tête avant que les mots s’en mêlent, j’assemble par petites choses toutes de guingois, mal retapées, j’assemble ce que je laisse.
Un pas de plus, décidément en panne, se retourner, ne plus rien reconnaître, perdre d’un coup l’unité de sa mémoire, obligé d’y fuir à tâtons, attraper dans le noir ce qui se sauve, extraire, stocker en vrac, braquer la banque de données, sauvegarder dans un corps soudain étranger « à coté de la plaque ».
De la mémoire s’approcher, très expulsé, son centre flottant, futur passé mêlés au point dit « présent » (pallier la fugacité, détacher le reflet, couler dans le béton-temps du verbe), vitesse sans direction. Acculé à se l’inventer, à des coutures de vieux fils sur des étoffes jeunes. Plus l’âge vient plus les ancêtres rajeunissent, vapeurs de lait chaud à leur bouche.
Du coup l’imposture (qui n’en a pas jouit un jour) accorde à la postérité le rôle de dévoiler le sens de la vie ; d’une figure seule qui l’isole, prise dans l’effet de perspective, les lumières qui balancent volent avec le vent.
Au ciel cadavre bâillonné séparé du corps répète sans savoir gestes et pensées, de la boue dans l’air, du temps à pourrir. Le corps fétu de paille enfin reposé mange dans la main du fermier.
Patrick Modiano, l’origine du roman, la solitude et Internet
Modiano à l’occasion de la sortie de « L’Horizon » / Entretien Sylvain Bourmeau / Mars 2010.
En 8 épisodes, clic-clic : 2ème un roman du futur antérieur / 3ème chaos originel et guerre d’Algérie / 4ème des groupes et de la solitude littéraire / 5ème topographies et noms de personnage / 6ème liberté et intimité des personnages / 7ème du bon usage d’internet en littérature / 8ième à propos du débat sur l’identité nationale.
Un silence abrupt au milieu d’une conversation nous ramène souvent à l’essentiel : il nous révèle de quel prix nous devons payer l’invention de la parole. E. M. Cioran, Aveux et anathèmes.
perdu
Le soleil attend derrière les persiennes, l’eau tiédit dans la mare. La fabrique des souvenirs en panne, les pièces rouillent, on y jette des sorts. Le puits s’est élargi, déborde sous les lits. Le temps d’attente se remplit de temps mort, le temps qui vient est son cortège, les pluies les pleurs, l’oscillation lente, le pas de deux du temps perdu, le répit des sauvages, la caresse des amnésies. Temps définitivement perdu en mesurant l’attente, annule l’événement, défonce les portes. À reculons fantôme dans un lieu familier. Je me remplis des ombres, je flâne le long des murs sur le chemin du retour que je ne reconnais plus.
conscience
Il passe, si je me médite
Si je m’éveille il est passé
F. Pessoa, Cancioneiro, poèmes 1911-1955


